poésie d'action

Abdellatif Laâbi

Serge Pey, ce troubadour frère-jumeau

Je dois le dire tout net, je ne suis pas chaud pour les livres ou les numéros spéciaux de revues consacrés à des poètes généralement morts d’ailleurs ou bien canonisés, ce qui revient presque au même.

Ce n’est pas la bonne foi ou la générosité des initiateurs de telles publications que je mets en cause. Ce qui me gêne c’est l’unanimisme du propos qu’on y rencontre souvent, l’absence de la contradiction qui seule permet de rendre compte du vivant, de ce qui évolue et se dépasse sans cesse. Il y a peut-être un autre élément : de telles initiatives s’inscrivent dans une sorte de tradition. Or, la tradition fige. Autant dire qu’elle ne s’entend pas très bien avec la poésie qui n’est telle que dans la mesure où elle étonne d’abord par son irréductible singularité.

Mais, s’agissant de Serge Pey, ce frère-jumeau, comment ne pas « craquer », faire sauter les réserves pour crier à qui veut l’entendre qu’il faut absolument aller à la rencontre de sa voix faite poèmes depuis l’aube des temps où il était écrit que cet homme-là incarnerait la parole qui soigne, maintient les yeux ouverts, réveille les nostalgies inconnues, fait mal tant sa passion du partage, son espérance désespérée, son cri scalpé pour la dignité de la face humaine, sont au-delà de ce qui est soutenable.

Je veux en venir au fait que Serge Pey en tant qu’homme et poète n’est pas du genre à s’inscrire ou se laisser circonscrire dans un livre car il appartient à cette rébellion du dire qui traverse les cultures, remonte le cours des mémoires collectives, chevauche les temps qui appartiennent ou non à ce que l’on appelle l’Histoire et s’inscrit en faux contre le mandarinat des scribes. Sa poésie n’est pas de « la nature de l’écrit ». Elle vient d’ailleurs et se dirige vers un autre ailleurs. Elle s’adresse à cette grande tribu fraternelle qui marche dans la nuit barbare. Que dis-je, elle participe déjà du chant général de cette marche.