poésie d'action

Alain Freixe

Serge Pey, fils aîné de la lumière

En souvenir de la Dame-aux-yeux-bleus,

La terre d’oc. Un singulier pays où la parole des hommes doit lutter avec le vent et chante si haut, vous diront les voyageurs, que les secrets des amants y sont entendus des oiseaux. Sous un grand ciel clair et qui voit tout, le murmure des pins répète pour les tombes les voix ardentes de la mer. Ici, on interpelle les pauvres dans la langue que parlaient autrefois les châteaux et cette langue est l’expression si naturelle des sentiments les plus profonds que chacun l’y reprend d’instinct pour jurer et se donner au diable ; et, même, on n’y maudit efficacement sa femme qu’en adoptant le dialecte jadis en usage dans les cours d’amour. C’est un endroit où l’on s’appelle bâtard dans la langue de ses pères, et, quand l’humeur s’aigrit, bâtard d’un âne, injure néronienne1.

Et il serait de ce pays ce fils de réfugiés politiques espagnols en qui se mêlent origines catalanes et andalouses ?
Oui, Serge Pey est homme de ce Midi Noir où la beauté ne raconte pas à l’homme ce qu’il est mais l’affranchissant de ses résistances l’aide à lever les yeux sur sa chance, celle d’être un homme. Il est un de ces « fils aînés de la lumière » dont parlait Joë Bousquet dans sa Présentation de l’homme d’oc, préface de ce numéro spécial des Cahiers du Sud, Le génie d’oc et l’homme méditerranéen, qui ne devait paraître, et après bien des retards, qu’en février 1943, levant haut la clarté méditerranéenne alors que les ténèbres hitlériennes, venues du nord, s’abattaient sur la zone sud. Il est aujourd’hui un de ceux qui incarnent cet « humanisme intégral » que Joë Bousquet opposait à cet « humanisme de convention » qui n’avait pu, ni su, ni, au fond, voulu empêcher les saignées successives des deux guerres mondiales, humanisme toujours régnant et toujours aussi lamentablement massacreur et sans vergogne.

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Il fait jour : et l’homme d’oc se souvient qu’il est le fils aîné de la lumière, ce qui est vrai, au moins dans sa langue où la parole est la reine de l’action et s’envole tandis que celle-ci s’accomplit. […] Que l’on sache d’abord ce qui le distingue : une vue physique de l’âme, une idée mystique de son être intégral ; par contre-partie, l’horreur congénitale de la gravité au masque de cendres, une gentillerie d’homme qui se veut inimitable en demeurant naturel.

Qui ne verrait dans ce qui distingue l’homme d’oc selon Joë Bousquet un portrait de Serge Pey pour peu qu’il l’ait approché le temps d’une de ses actions-poésie – attaques, performances… qu’importe le nom ! – soit un de ces actes où la parole reprend vie entre scansion des pieds, bâtons dressés contre le ciel et inconnu qui s’approche, qu’il ait éprouvé la surprise que c’est d’y participer pris par la soudaineté, l’inouï du coup, qu’il ait serré ses mains et cligné des yeux après avoir échangé deux, trois mots banals mais que le ciel agrandit de tout son silence, comme à Saorge, entre les quatre murs du monastère ce 28 mars 2004. Avant la nuit.

Sur-pris, oui. Comme quand quelque chose est sur le point d’arriver. Arrive. Quelque chose qui n’était pas attendu. Comme de l’impossible qui surgirait dans le possible. Le rien d’une altérité fondamentale. Comme une négation. Une corne de toro.

Et nous voilà sur-pris. « Sobrecogidos » dirait une des langues venue de l’autre côté des Pyrénées –  pas tout à fait cette « langue des bêtes » que parlait « l’abia » de Serge Pey, ce catalan qui abrite toujours dans son hymne les bons coups de faulx des défenseurs de la terre ! – Et j’entends « la cogida », cette déchirure que la corne du toro inflige parfois au torero quand il s’est aventuré un peu trop près de « las madres ». Les mères. Ce mur. La surprise, sous la forme de « la cogida », est alors chance de vie.

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Homme d’oc, Serge Pey est un troubadour, aujourd’hui « résistant du sens et de l’homme ». Un trouveur de mots, de rêves et d’amour. Un foreur de trous pour « donner des yeux au langage » selon l’expression d’Octavio Paz2, afin d’y  voir, et que ce soit réveiller la beauté du monde, « inventer des déserts et des oasis d’inconnu », annoncer « l’homme qui compte pour homme »,selon l’affirmation d’Henri Michaux dans son Ecce homo d’Epreuves, Exorcismes des années quarante.

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Homme d’oc, Serge Pey est un « esgardeur », soit quelqu’un qui est à la garde. À la veille. Sentinelle de quelques châteaux moins démantelés et perdus qu’intériorisés aujourd’hui. Un homme que « la nostalgie de la totalité de l’absolu » taraude. Quelqu’un qui sait tenir ce qui attire et ce qui éloigne dans la bonne distance. Surtout ne pas confondre les chemins. Celui où l’on va une lampe allumée dans le jour est le chemin aimé. C’est loin dans « le Languedoc noir ». On y « rencontre encore des ermites très purs, qui savent l’équation solaire de l’union des corps ». On y rencontre des femmes qui nous viennent de l’avenir, elles ont « des mots de passe pour la lumière ». On y encontre des amants pour qui les lois d’amour sont des lois de vie.

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Homme d’oc, Serge Pey sait ne pas laisser la mort hors de la vie. Oui, ce mouvement de réintégration qui sait voir la mort travailler à la vie est d’oc. C’est ce savoir que Joë Bousquet rappelle dans une lettre inédite de juin quarante à Jean Ballard, directeur des Cahiers du Sud :

Ah ! nous sommes de vrais méridionaux, des hommes de jour pur et d’eau courante, uniquement sensibles à la part renaissante de chaque chose qui dure. Nous savons qu’être, c’est devancer dans ce qui passe le souffle qui va l’emporter, participer ainsi de ce qui le ressuscite et ne saurait sans la collaboration perpétuelle de la mort entretenir la vie.

C’est lui qui le pousse à égrener dans Nihil et consolamentum les noms des parfaits brûlés à Montségur. À honorer tous les morts, les proches comme ceux des poètes de partout et de tous les temps, ceux de sous la terre qui « nous tiennent les pieds pour que nous restions debout ».

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Homme d’oc, Serge Pey est donc bien d’une terre. Mais non comme ceux qui recroquevillés sur eux-mêmes dorment comme des chiens, toute chaîne oubliée, roulés en boule dans leur niche mais comme loups affamés de dehors et de dedans qui portent sous leurs griffes la responsabilité d’être « le don de cette terre à la patrie humaine ». L’homme d’oc est prêt à faire l’épreuve de l’étranger. À s’exposer. Il sait que le propre se conquiert hors de chez soi. Il connaît le courage formidable de se perdre dans l’autre. « Amer indien », palestinien, d’ici, de là-bas, d’ailleurs, Serge Pey ne s’est jamais départi de ses couteaux même s’il a cherché de quoi les affûter aux quatre vents du dehors. Leur fil est de lumière. Leur pointe grave les poèmes sur les bâtons de ce « marcheur puissant ».

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Homme d’oc, Serge Pey incarne bien cette « révolte de l’homme de midi qui veut être la chair de son chant » dont parle Joë Bousquet à propos d’André Gaillard. Ne pas séparer sa vie artistique et sa vie morale. N’écrire que des œuvres dans lesquelles la personne morale se trouve engagée. Et porter ces œuvres comme Serge Pey porte ses bâtons, fort d’un savoir sur l’oralité, dansant pour ne pas tomber. Pour avancer.

Il [l’homme d’oc] ne croit pas que la poésie est dans le poète, il pense qu’elle est le versant caché de chaque objet où il faut la faire apparaître par une lente application d’artisan. Mais il sait aussi qu’il n’y a que la voix pour l’exprimer vraiment, l’air et le vent pour la porter.

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Si le Mexique est son  « lointain familier », le pays d’oc, ses troubadours, ses poètes, ses hommes et ses femmes d’hier et d’aujourd’hui est son « lointain intérieur ».

Homme d’oc, Serge Pey ne saurait être l’aigle dont il s’est approché dans ce beau livre publié par Jacques Brémond, je le verrai plutôt en grillon, ajusteur de pierres, occupé à chanter dans le mur tel que l’avait campé Raimbaut d’Orange, comme le rappelle Franc Ducros3 :

el temps qe grill
rob del siure
chanton el mur
jos lo caire
qe-s compassa e s’esquira4.

Et ce grillon se tient toujours « sous le grand chêne de larmes » du monde. Vivant. « Comment savait-il, solitaire, que la terre n’allait pas mourir, que nous les enfants sans clarté allions bientôt parler »5. Et l’on n’en sait toujours pas plus que René Char en son temps d’ombres terribles.

Juste que les poètes restent des amoureux d’inconnu. Intempestifs, ils se tiennent à la proue du présent comme les grillons sur les branches des genêts. À chanter moins pour demain que pour que notre présent ne se dilue pas dans l’actuel mais se tienne à hauteur d’homme et de sens.

  • Ces citations en italiques sont toutes extraites du texte de Joë Bousquet, Présentation de l’homme d’oc, préface au Génie d’oc et l’homme méditerranéen, Les Cahiers du Sud, N° spécial, février 1943.
  • Serge Pey, Lettres posthumes à Octavio Paz depuis quelques arcanes du tarot, collection/poésie, Jean-Michel Place, 2004.
  • Franc Ducros, Grillon, ajusteur de pierres (Premières notes pour Reverdy), in Pour Reverdy, Le temps qu’il fait, 1989.
  • « Au temps où les grillons / près du chêne-liège / chantent dans le mur / sous les pierres entassées / qui s’ajustent et s’équarissent ».
  • René Char, Hommage et famine, Fureur et Mystère, 1946.