poésie d'action

Aline Pailler

Serge Pey

« Mon chemin est constellé de bâtons.
À l’adolescence, j’ai voulu croire aux rêves de Serge et d’abord aux ossements de ses bâtons de pluie ; il me disait comme un secret que, dans son bâton de pluie, c’étaient les os pilés d’un vieil indien qui chantaient.
De ce jour, « les morts m’ont tenue les pieds » pour que je tienne debout.
Alors je me suis mise à marcher dans la langue, à cracher tout ce qui encombrait le désir, à hurler la laideur du monde, à chanter sa beauté profonde.
Ma bouche a su nommer tout ce qu’elle vomissait : la viande des yeux des pendus du Pont Suspendu de Toulouse transformé par Pey en immense gibet au-dessus des eaux de la Garonne.
Par sa bouche, Rimbeau et Villon réunis soufflaient sur les lambeaux de notre dignité perdue. Nous étions condamnés à lutter pour la poésie et Serge le savait et Serge nous le hurlait.
Oui les bâtons sont une arme de poésie.
En digne troubadour, Pey libère la langue, Pey détourne le sens et rend le bâton aux ennemis de l’ordre.
Ses bâtons sont vivants. Bourgeons de « L’estaca » de Luis LLach, ils soutiennent des luttes anonymes comme celle menée contre la dictature dans le plus grand bidonville de Santiago du Chili, La Victoria.
Blanca, juste un prénom pour cet amer de La Victoria, s’est arc-boutée sur un bâton de Serge chaque fois que sa fragile baraque était détruite par les militaires de Pinochet.
Je me souviens, c’était en novembre 1989, j’étais au Chili pour interviewer des femmes résistantes.
Blanca me reçut, mi-gênée, mi-amusée, dans le désordre de sa pauvre maison, encore une fois saccagée par les militaires qui la  punissaient ainsi de sa résistance patiente et ardente.
« Une fois de plus, ils ont tout cassé, brûlé mes papiers, mes livres. Mais il me reste ça, heureusement ! ».
« ça », c’était un bâton de Serge Pey.
« Ils sont trop incultes les militaires, ils ne savent pas ce que c’est, pour eux c‘est un bâton, alors ils me le laissent ! »
Un bâton de Serge Pey, tuteur d’espoir au milieu de la haine.
Nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre, nos rires ont éclaté au milieu des décombres du Chili. Oui je connaissais Serge Pey à la grande surprise de Blanca, et il m’avait aidée à grandir, à marcher, à parler…
Là-bas de l’autre côté de la terre, « L’Estaca » ne nous attachait pas, mais soutenait la marche difficile sur le chemin de la liberté.
Je sais que mon bâton n’est que le prolongement de celui de Blanca, il traverse la terre.
Les bâtons de Serge ne sont pas rangés en fagots ou déposés côte à côte contre un mur. Ils sont, bout à bout, une colonne vertébrale qui traverse le monde.
Mon chemin passe et repasse sans cesse par Toulouse.
Serge ne m’attend pas, mais il est là, fidèle au rendez-vous.
Nos retrouvailles écrivent un cadavre exquis dont la force se lit dans le rouge des mots.
Rouge, le sang des tomates explosées sous ses pieds.
Rouge, ma robe, au premier rang de la salle du Bijou où nous présentions notre plan de campagne, lui et moi aux deux bouts de la liste électorale. Moi ouvrant la marche, lui la fermant, nos mains rejointes confondant le début et la fin pour ne laisser que la ronde de nos utopies pour une ville que nous aimons sous le maquillage de ses façades.
L’imagination au pouvoir, c’est ce souffle que Serge entretenait dans cette campagne électorale.
Débaptiser une place pour la rendre à sa mémoire, place Salengro
Chanter et dire des poèmes dans les meetings, dans les rues, les  arrière salles des cafés.
Un soir, juste avant que le soleil ne se couche, il nous a entraînés sur les berges de la Garonne. Là, il a déroulé un interminable drap blanc sur lequel il a déposé des petits pots de peinture et des pinceaux.
Nous étions une centaine, il nous a invité à écrire un mot, une phrase, un nom et à découper le drap en dizaines de drapeaux.
Nous nous sommes mis à genoux pour tracer les lettres de nos rêves, de nos luttes et nous nous sommes relevés plus libres que jamais.
Le soleil colorait les eaux sauvages de la Garonne de rouge et nous chantions au monde la fierté des flambeaux allumés par la volonté et le courage des hommes.
Jamais, je n’ai cru à ce point à la victoire de l’intelligence, de la beauté et de la sincérité. Je n’ai pas été déçue du résultat des élections parce que, durant plusieurs mois, nous avons vécu et partagé nos rêves et fait la preuve que la réalité a tout intérêt à leur laisser la place.
Mais le temps de la poésie, du partage et de la beauté n’est pas encore venu.
Nous sommes repartis vivre nos vies d’ici, illuminées de toutes ces flamboyances.
Nous savons que, sur la terre, nous sommes nombreux à entretenir la braise et à souffler sur les plaies.

En 2002, Serge m’a donné rendez-vous, en grand secret, au cimetière des Batignolles pour « chercher l’or du temps ».
Nous étions une centaine à assister à la célébration poétique sur la tombe d’André Breton.
Encore une fois le sang des tomates giclait pour hurler à  la face du monde la douleur et le refus de soumettre l’art à la loi du marché. L’émotion sans la dévotion, la dignité sans le pouvoir, la mémoire vive sans la commémoration étaient au rendez-vous entre les tombes.
J’attends le prochain rendez-vous avec patience car je sais que Serge Pey nous donnera toujours l’étincelle pour être une bande

de hurleurs de carrefour
des fous du verbe
des malades du partage
des amoureux du dissensus
des pourfendeurs du consensus
des passionés du poétique
des soldats de l’humain
des combattants de l’utopie

Jean-Louis Hourdin