poésie d'action

André Benedetto

L'Arpenteur du monde

C’est l’arpenteur du monde. Pour lui donner d’autres mesures. Aussi bien le bâton à la main, bâton de marche, bâton de pèlerin, il remonte aux sources de Garonne, comme aux sources de l’Orénoque. Je le revois je ne sais plus très bien où, dans quelque usine de Sorgues, une ville ouvrière dans les parages d’Avignon, au bord du Rhône. Dans une usine nous étions allés faire la poésie. Il y avait je crois des poussières blanches partout, comme de la farine, de la neige, ou je ne sais quel glucose qui servirait à couper l’héroïne. Pour vous donner une idée de l’ambiance. Il y a plus de dix ans oh oui, vingt et peut-être plus encore, je ne sais plus. C’était comme toujours à l’aube de l’humanité. Il faisait tourner le bâton. C’était un bâton de pluie. Et martelant le sol comme le maître des glaciers. Avec les mots et les éclats de phrases qui dans des lumières jaillissent et partout se répandent. Les gens voudraient bien les ramasser mais ils tendent les mains, les mots et les éclats ont déjà disparu. La pluie tourne dans le bâton. Et très loin de là, un orage gronde. On le retrouvera plus tard. Mais revenons à ces salles de poudre. Sur les pentes de l’Everest. Les œufs montent en neige et ça déborde de tous les côtés. On en mange à pleines mains et on en fait des boules et on se les balance au visage en rigolant ! Je mélange peut-être bien les souvenirs des uns et des autres. Et les uns dans les autres. Mais non ! Je le revois très souvent en plusieurs lieux. À la Halle aux Grains à Toulouse, pour sa première nuit de la poésie, quel chantier, et à Ramonville l’année suivante. Et puis plus récemment à la Cave-Poésie. Ou sur une péniche. Dans un monastère à Tepotzlan sous un orage mémorable, en divers lieux de Mexico. Dans un pré à Uzeste avec un poulet plumé piqueté d’électrodes faisant figure de martyr torturé, où on voyait en négatif amer dans la transparence des yeux les mains énormes des bourreaux. Et sur de nombreuses scènes, un peu partout. Chez moi bien sûr, aux Carmes, et une fois avec son fils Florian. Et en bien d’autres lieux et en bien d’autres villes. Lesquelles ? Je ne sais. Tout ça en moi se surimpose et ça se surimprime. C’est un éditeur de revue, en plus de poète, de performeur, d’organisateur de nuits et de récitals. Il en a rassemblé, brassé et mélangé des gens divers, des poètes de tous les pays et de toutes les tendances. Ils ont laissé leurs traces. Et ils ont repris leurs chemins. Ils peuvent s’appuyer sur le souvenir du bâton. Pour marcher et pour se défendre. Si des chiens mauvais, les attaquent et les harcèlent. Un mot me traverse à l’instant : Empalot, banlieue d’H.L.M., son bus allant au centre, et lui debout il y a longtemps, qui dit. Il dit et il montre bien des choses. Et il fait résonner le monde. Et il fait parler la terre. Il transcrit tous ses borborygmes, ses mystères, ses ténèbres, ses profondeurs. Entendez les grelots qui en sont les échos, quand il danse sur le sol la psalmodie écrite en toute petites lettres sur le bâton et que lui seul peut lire. Peut déchiffrer. Lisant sur son bâton unique de famille tous les secrets de la tribu qui piétine avec lui depuis les millénaires. Il a l’œil du voyant qui voit par le dedans le secret de la lettre. L’œil-loupe à l’œil. Et dans le front c’est quoi ? Alors il dit ce qu’il voit, ce qui percute. Ça te dit quelque chose. Des étoiles filantes emmêlées à des gouttes d’eau et des étincelles à des grains de sable. Es-tu forcé de descendre en toi-même ? Les indiens faméliques de toutes les latitudes frappent la terre des os de leurs ancêtres. Les multitudes sont dans l’ombre, attendant les naissances. Des lézards accroupis sous des nuages dorment. Des lions rugissant dans toutes les mémoires. Sur des vitres mouillées comme des pleurs anciens. La superbe grenouille équatoriale glisse. Et quand elle entend le portail elle coasse. Il faudrait se brosser les dents dès maintenant. Le TGV pour l’inconnu n’attendra pas. L’appel résonne entre les murs et dans la chair. La visite aux chauves souris aux momies bleues. Des comptables partout assis font des bilans. Elle derrière et lui devant ils marchent droit. Sans regarder que droit devant le buste droit. Mains dans les poches et les jambes lancées jetées. Et la marche n’est pas une chute en avant. Mais un découpage du temps et de l’espace. Depuis longtemps prévu en toi au plus profond. Je ne sais pas quel est ce monument là-bas. On n’a pas le temps de tout voir la vie s’enfuit. Qu’ils aillent tuer ou mourir c’est bien pareil. Ah le cheval oui le cheval de fer disaient-ils les Amérindiens. Mais le cheval-tonnerre accroché aux grelots. Vous le croyez au pied de la falaise en face. Il est derrière vous le bâton sur l’épaule. Il faudra trouver autre chose que le sempiternel lyrisme de pacotille et de frémissements à peine sexuels dans nos veines et y mettre des plantes des cactées douées de la parole de soude caustique et de caramel. En vérité pour défendre les intérêts on trouve toujours l’argument. Et nous les peuples… Vas-y parle, parle, parle, dis la chose, dis les choses. Martèle. Piétine. Secoue. Ça va bien finir par apparaître. Ça va bien finir par naître, tu es en nage et en eaux Serge Pey.