poésie d'action

Bernard Noël

La Voix et les bâtons

Penser à Serge Pey me donne conscience que penser à l’Autre est un acte de convocation qui efface le à et, avec lui, la brèche de la distance. C’est que, pensant Serge, je projette ici un suspends silencieux de la séparation au bout duquel je vois venir Celui dont, jusque-là, toute la présence était tue en moi. Dès lors, cette présence m’occupe et, tutoyé par elle, me voilà habité par le Tu de l’Autre, ce Serge convoqué. Cependant, si la pensée tournée dans sa direction a eu d’emblée cet effet, c’est qu’elle m’a représenté Serge tel que je l’ai vu pour la première fois en pleine oralité avec bâton, sonnailles et tuyau à tonnerre. Jamais encore, je n’avais pareillement entendu dans l’élan vocal du poème une convocation.

Il y avait dans la sonorité verbale accompagnée de tintements, de grondements, le retour d’une cérémonie perdue, mais loin d’être circonscrite à des réminiscences, à une nostalgie, son rituel s’inventait tellement dans l’instant qu’il percutait de l’avenir et non du passé. Sans doute pouvait-on la qualifier de « chamanique » mais uniquement dans la déroute du vocabulaire devant cette action constamment nouvelle par le développement de son énergie. La qualifier de « performance » ne valait pas mieux car c’était la classer dans ce qui relève de la mode plus que de l’invention.

Le sentiment immédiat, mais il a fallu du temps pour qu’il se clarifie, était que la cérémonie célébrée par Serge Pey appartenait à la « poésie » mais avec une efficience particulière : elle dé-nombrait ce que notre société est en train de réduire au « nombre » » et plus vulgairement au « chiffre » – chiffre d’affaires, bien sûr. Je veux dire qu’en doublant la profération verbale d’une gesticulation capable d’intensifier la présence de l’invisible et même de la manifester, Serge faisait surgir assez magnifiquement l’éphémère pour que sa perte même s’effectue en révélant en nous la voie de l’essentiel. Dans un monde voué à la consommation rayonnait soudain l’inutilité divine du poète.

Il est évident que la « possession », celle qui métamorphose le corps en cheval des dieux, s’oppose radicalement à la possession économique, qui parasite notre vitalité pour la plier on fait comme d’une monnaie-papier pour la conduire vers l’épuisement. La poésie nomme et ne « nombre » pas. On est heureux de trouver cette certitude dans les textes de Serge accessibles seulement dans le silence du livre. Et de constater que ses livres sont la confirmation de ce que suggèrent les cérémonies de son oralité. Ainsi vérifie-t-on sans chercher à le faire que la bouche d’ombre sait bien ce qu’elle profère et qu’elle pense activement la situation à l’intérieur de laquelle son intemporalité rencontre l’actualité.

Seule réserve, peut-être Serge oppose-t-il trop hâtivement l’oralité de sa poésie et la mentalité de la poésie uniquement écrite. Il me semble que leur espace est identique même si elles entraînent des proférations différentes, l’une à voix haute, l’autre à voix intime. Après tout, il ne saurait être sans conséquences que l’invention de l’imprimerie ait entraîné la généralisation de la lecture mentale et, avec elle, l’ouverture toujours approfondie de l’espace générateur de cette bouche dans le dos, dont Serge a conscience sans donner les mêmes raisons à sa formation. La cérémonie lui a permis de greffer d’autres organes sur son corps et de l’enrichir, par exemple, de mains aux pieds ou de bras à la langue afin de multiplier ses dimensions organiques.

Ce corps-là qu’il endosse à coup sûr plus souvent devant la scène de la page ou la rotondité verticale du bâton que devant un public lui permet de marcher son écriture ou de pratiquer une « respiration magique ». Alors, dans le flux verbal qu’il déchaîne, viennent à lui tous les fantômes du passé – ceux qui pourraient hanter l’avenir pour le défendre contre la contagion des petitesses du présent. Et c’est avec hardiesse que, debout au milieu du tourbillon par lui-même déclenché, Serge distribue à tous vents la générosité d’un verbe qui « déreligionne » le monde pour le rendre aux oracles et à leurs énigmes tranchantes. Et puis, si le destin doit, à l’orientale, se mener à coups de bâton, pourquoi pas la langue qui est en soi notre nouveau destin…