poésie d'action

Charles Pennequin

Les Morts sont immangeables, comme des mégots

vous vous levez, vous êtes mort, vous levez un mort, vous êtes en vous, vous sortez, vous sortez le mort de vous, vous avez quelque chose en moins, vous le sentez, vous sentez que c’est mort, c’est l’en moins de vous, vous avez un bras en moins, une jambe en moins, un pied, bon pied, bon oeil, pas aujourd’hui, aujourd’hui vous vous levez, vous sentez, vous vous sentez l’en moins, vous êtes en moins en vous, vous avez perdu la main, la voix, la voix s’est perdu, elle s’est levée, la parole est partie, elle venait du mort, comme un souffle, c’est le dernier, le dernier souffle du mort c’est les mots, vous avez ce poids de mots, vous le sentez partir sans vous, ça sort du trou, le trou du mort, vous sentez ça, vous sortez du trou que par la bouche, le reste est mort, perdu, foutu, vous vous levez mais rien n’est là, c’est juste un trou, le trou où ça parle en vous, le trou qui sort, il sort d’un mort, tous les matins, tous les matins vous sentez la mort sortir par-là, vous sentez que ça respire par-là, par la parole, le mort respire qu’en cet endroit, c’est son endroit, le vôtre, c’est notre endroit de mort, c’est dans l’en moins, on vous situe, tous les matins, vous situez la mort, en vous levant, c’est-à-dire en parlant, sinon vous vous levez pas, vous avez rien à dire, vous croyez parler, mais vous vous taisez, car vous taisez la mort, il vous faudrait une bouche pour ça, il vous faudrait un corps, il vous faudrait des membres, les vôtres, et pas les nôtres, mais vous savez plus à qui ça appartient tout ça, qui a fait ça, qui a repeint ces corps la nuit durant, pour qu’on croit que c’est moi, ou que c’est toi, que ça soit vous, ou moi, qu’on soit dedans, qui a fait croire tout ça, et qu’on y est, qu’on est dedans, tous les matins, et qu’on se lève, et puis qu’on parle, qui a fait croire qu’on pouvait dire, personne peut dire, tout le monde s’embrasse, de toutes les bouches, elles embrassent toutes, mais on nous ment, elles embrassent pas, personne embrasse personne, quelqu’un embrasse une bouche, mais c’est pas nous, c’est jamais nous qui embrassons, c’est que des morts, les morts s’embrassent, les morts se font la fête, les morts ont des questions, les morts répondent, rien d’autre se passe, on est dans un tombeau, votre homme est à côté, ou bien c’était votre femme, vous lui parlez, ça parle tout en dormant, elle vous répond, elle dormait elle aussi, mais elle dort pas, elle croit souffler, mais elle souffle pas, on croit rêver, mais on rêve pas, elle vous parlait, elle dit j’ai perdu mes dents, j’ai perdu l’appétit, je l’ai perdu en mangeant, pourquoi j’ai mangé l’appétit, j’ai perdu le sommeil, je l’ai perdu en dormant, j’ai trop dormi là-dessus, dessus mon envie de vivre, j’ai trop perdu la vie, à pas vouloir trop vivre, je me suis trop perdu, et vous aussi, et nous aussi, tout le monde, chacun dans son chacun, et les vaches seront bien gardées,