poésie d'action

Daniel Leuwers

Lettre à Serge Pey

Mon cher Serge,

Cette lettre – fausse évidemment puisqu’elle s’adresse moins à toi qu’à des lecteurs anonymes ou complices –, c’est la seule forme dont je me sens capable d’user te concernant.

Bien que l’on me « classe » souvent parmi les critiques, je dois t’avouer que j’ai les plus grandes préventions contre ce genre qui s’arroge une singulière position de surplomb et que je préfère être un « accompagnateur » de mes contemporains, non sans être conscient que les penchants à la sympathie ou les charmes de la fusion doivent être contrebalancés par un recours à l’indépendance distanciée…

Quand je songe à toi, c’est d’abord ce voyage à Aden « sur les traces de Rimbaud » qui me revient en mémoire. Nous étions là parmi les poètes invités accompagnés de Jane Birkin et de deux ambassadeurs. Au milieu de ce mélange insolite, tu restes celui qui m’a le plus touché. Je savais que tu pratiquais la « poésie sonore » (comme aimaient à dire les méchantes langues du groupe avec une pointe de dédain), que tu te produisais dans la bonne ville de Toulouse armé de bâtons sur lesquels tu avais écrit des textes (ça me faisait penser à l’art aborigène), que des collègues universitaires t’avaient convié à soutenir une thèse sur ta propre pratique.

Tu étais très discret, heureux, amoureux, émerveillé par les lieux. Tu es revenu du Yémen avec des fusils – ces fusils dont Rimbaud fit peut-être le commerce. Effarement des douaniers quand, à Roissy, tu passas devant eux, ainsi armé : ils en furent désarmés.

Ensuite, on se téléphona un peu (« Si tu passes… »), puis l’Afrique me happa, m’éloigna, m’immergea dans un étrange ailleurs. Un jour où je rentrais de Dakar, je t’aperçus au petit matin sur un quai de métro parisien. Tu étais là, « crevé » par une performance que tu venais de réaliser en Allemagne. Quand je pus enfin te voir et t’entendre sur une scène, je compris le sens de l’adjectif « crevé ». J’avais déjà vu œuvrer les John Giorno ou Henri Chopin sur des estrades. Leur investissement physique n’avait rien à voir avec le don total de ta personne. Ils offrent leurs voix, tu donnes ton corps. C’est un corps agissant qui, chez toi, prend voix. Corps trapu, tout de noir vêtu et souvent (ou toujours ?) un chapeau noir sur la tête. Mais ton corps, ce sont surtout tes pieds qui tapent, tapent, scandent, accélèrent, décélèrent, portent ta voix ou la submergent. Tu as le texte dans tes mains ou sous tes yeux comme lors de cette performance à Montréal où des feuillets alignés formaient une sorte de ligne rouge bordée par le public. Tu avançais vers tes textes qui, tous, étaient accompagnés d’une tomate. Tu les lisais, tu les scandais tout en écrasant entre tes doigts les tomates dont tu aspergeais copieusement les feuillets soudain rougis. Tu faisais ainsi couler du sang (celui des opprimés) en même temps que tu laissais éclater la vie. Savante dialectique d’un  geste profondément révolutionnaire qui entend aller au-delà du texte toujours insuffisant. Au milieu de ton parcours, tu te qualifiais de « tomaturge » pour douer d’humour bref une performance troublante de souffrance et tremblante de colère – la colère de tes pieds épousant l’étranglement de tes mains. Il était splendide, sublime, ce chant dressé contre l’horreur du monde, les fascismes ou la mort programmée, et c’était un élan de vie époustouflant. Dans le programme, on te qualifiait de « poète chamanique » – approximation douteuse. Mais les gens ont besoin de trouver des étiquettes pour apprivoiser la nouveauté…

Je t’ai revu plusieurs fois sur scène, habité par ton texte que tu disais presque les yeux fermés, et l’intensité se lisait sur ton visage, et ton corps était comme un roc et un ogre. Tu te faisais parfois griot (souvenir, au Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice, de cet Africain qui dansait tes textes jusqu’à la transe), aède, psalmodieur, champion toutes catégories de la poésie physique plus que simplement sonore.

Pourquoi ce sentiment immédiat de sympathie ? Peut-être parce que, à ta façon, tu sors du livre pour mieux y rentrer. C’est le problème de tout vrai poète : écrire des livres qui ne soient pas que des livres, qui aspirent à une autre respiration, qui permettent de clamer comme René Char, dans un feu de joie et dans la foi du jeu, que « la bibliothèque est en feu ».

Mais, chez toi, l’apparente extraversion scénique te pousse dans les derniers retranchements de l’intériorisation. Tu fais entendre une voix profonde, celle que l’écriture voudrait exprimer et qui s’esquisse et s’esquive en une fatale déperdition puisque nous pensons plus vite que nous n’écrivons.

Tes poèmes scandent ton intériorité – ce souffle de colère et d’ébahissement émerveillé que recouvre encore et toujours la colère immémoriale. Il y a beaucoup de « scènes primitives » (comme diraient les psy) dans tes textes que tu sembles résorber pudiquement en te propulsant jusqu’aux frontières du souffle dernier qui donne naissance à cette émotion appelée poésie.

Ce que je sais du moins, c’est que je trouve chez toi la réponse à ce qui m’angoisse tellement dans la poésie : son lyrisme narcissique tout autant que ce garde-fou que serait l’impersonnalisation mallarméenne (où le narcissisme crie encore plus fort).

Tes textes, tu en fais des livres dont tu te délivres sur scène et que tu nous livres donc hors les livres.

Tu prends des risques
tu exposes ton corps
tu donnes ta sueur
tu te casses la voix
tu accroches à tes pieds
d’étranges grelots de bagnard
tu dis la souffrance du peuple
sa révolte
tu es un griot
tu es très flamenco.

C’est ça que j’aime en toi – avec les fusils de Rimbaud, si besoin est.

Voilà : j’ai déliré un peu – c’est-à-dire que j’ai dit la vérité, celle d’un « accompagnateur » de livres qui soudain t’investissent sur la scène pour dire une révolte incessante et la grâce mi-andalouse, mi-africaine, d’espaces sonores où la passion devient amitié et où l’amitié s’offre à la « musique savante » dont Rimbaud, jusqu’à Aden, a su le secret. Pardon pour cette chute un peu facile sur Rimbaud mais notre commun voyage dans l’ancienne Abyssinie l’aura partiellement justifiée.

À bientôt, à toujours, cher Serge Pey !