poésie d'action

Gérard Dessons

Ce que disent les bâtons

En écoutant la parole des bâtons

UN POÈTE N’EST PAS

… un artisan
un sculpteur, un orfèvre des mots. Prométhée se rêvant dieu. Façonnant son argile, les mains dans le cambouis poétique. On voit bien pourtant l’avantage, humaniser la création, la replaçant ici-bas, pour mieux l’envoler. Il nous ressemblerait, trimeurs de carnets, limeurs d’établis. On lui ressemblerait. On se

Qu’est un sculpteur sans marbre, un peintre sans pigments ? Un poète. Il ne pose pas le langage devant lui. Il est le langage même qu’il travaille. Cette phrase qu’il façonne, c’est celle qu’il est en la disant. Il la regarde devenir avec ses yeux de langage ; il se l’entend proférer avec ses oreilles de langage

… un jongleur
un acrobate en verbe. Un type adroit. Orfèvre sublimant l’artisan, il ferait de chaque mot un chef d’œuvre de compagnon. Avec cette excitation, communicative, de friser continûment la catastrophe, de flirter avec la gamelle. Artiste en hyperbate, il risquerait tous les soirs le solécisme devant un public tendu d’épouvante

Mais le risque poétique est autre chose qu’un déséquilibrisme verbal. Pendant trois ans le docteur Ferdière l’a répété à Antonin Artaud, que la Société ne pouvait accepter. Ni les passes magiques, ni les éclairs de crayon, ni les phrases, éructations contre le ciel. Ni les tomates écrasées – au prix où elles sont

… un alchimiste
qui de mauvaise merde ferait bon or. Il le dirait. Et les critiques suivraient, poussant vers ses mains saintes leurs viles boules. De matière ferait esprit, nous donnant des raisons d’espérer. Renverserait toute valeur, nous donnant prétexte à renoncer. Il nous lancerait des pierres philosophales. Il guérirait, aussi, les écrouelles

Aveuglé par la sublimité, il ne pourrait que passer à côté du poème cherché toujours trop bas, mené toujours trop haut. Il ne verrait pas que l’oeuvre de langage, ni ver ni ange, est à hauteur d’homme. Les accroupissements et les élévations sont pour d’autres pratiques

… un laboureur
entaillant le langage des sillons de ses phrases, de sa meilleure semence fécondant ses entrailles. Un être tellurique parent du forgeron, plus humble. Terreux radical sachant les sols où lèvent les paroles, fouteur de mots et fondateur de villes, il serait au fondement de la culture. L’art et la cité, ce serait lui

Le conte est beau pour être faux. Mais la terre, la semence et le laboureur sont le poème tout à la fois – et la parole germe continûment d’être continûment la parole. Le poème le montre, qui est de tous et de tout le temps, quand il serait d’un un jour

… un grand cachottier
enfouissant dans ses phrases des vérités à déterrer. Inaccessibles au vulgaire elles y seraient tapies jusqu’au recours, par un lassé – quelque quidam – de n’y comprendre goutte, à l’homme de l’art herméneutique. Alors, la lumière poindrait dans nos nuits obscures

On ne trouve que si on cherche, si on dit qu’il faut chercher. Le poème lui ne dit rien, ne demande rien. Il ne cache rien, parce qu’il n’a rien à cacher. Il n’est pas fait pour ça. Il est fait pour faire. On se demande, d’ailleurs, dans l’obscur de quelle profondeur serait serré le larcin des dieux

… un penseur
mais autrement pensant – en poète. Bonne conscience d’une littérature sollicitant sa réintégration dans la République philosophique, il en rachèterait la désinvolture honnie. Son poème alors devrait penser haut pour couvrir l’injonction. Pense, porc !

Le poète pense. À l’amour, sans doute. À la mort. À la poésie. À la pensée. Qu’il pense par le poème est autre chose. Le poème, lui, donne à penser. Donne la pensée – son silence – et nous y devenons

… un compensateur
rémunérant le défaut des langues, comblant la perte radicale de l’Être, le manque du langage, il nous mettrait la honte d’avoir toujours déjà tout perdu. Nous condamnerait au bêlement éternel des troupeaux qu’on conduit à l’abattoir. Il en profiterait pour faire la peau au concept et remotiver les signes

Mais les langues n’ont pas de défaut d’Être. Elles sont l’être transitoire des choses et des êtres. Rien ne leur manque, parce qu’elles ont le discours, qui les fait être ce qu’elles s’inventent. Et le poème se moque éperdument du concept et du percept. Ne sait même pas que ça existe. Il construit patiemment son public. Contre le public

… un psychanalyste
héritier de l’ancienne vertu cathartique de la parole, il aurait accès à la commune humanité. Mieux que le romancier empêtré dans les structures, il écouterait l’intime libidinal du sujet. Il ferait du poème le microscope du coeur et le stéthoscope de l’âme

Nous sommes langage et nous nous entendons mal. C’est qu’on écoute de la mauvaise oreille : celle du logos, des mots qui disent comme ils raisonnent. Et le poème n’est pas nous, son divan est notre rêve. Le poème n’a pas d’inconscient. Il a l’infini

… un guerrier
– vibrant déliquescent, il n’en serait pas moins homme. Exhiberait de dessous son tutu des couilles littéraires. Engagé, il aurait cette virilité de purger la poésie des chloroses de jeunes filles. Avec lui, le poème sortirait des salons, laverait son honneur sur le pavé du pré

Le poète peut s’énerver, lancer des anathèmes, provoquer des conflits, le poème est fort de ne déclarer la guerre à personne – en dépit des tonitruences. Il ne subvertit rien, ne révolutionne aucun langage poétique, si ce n’est celui des institutions – qui n’est pas le langage des poèmes

… un musicien
Loin des remugles des idées, il aurait opté pour le beau du son, l’harmonie sphérique et personnelle. Voué à la trinité sainte : Cécile, Wagner, Verlaine, il aurait depuis toujours renoncé au langage imparfait, aurait tout misé sur la musique

Enfant vieux, le poète rêve d’un Stradivarius, quand il joue sur un violon de papier. Traquant cacophonie et dissonance, il n’entend pas qu’il n’entend pas la musique des paroles. Qui n’est pas la musique

UN POÈTE N’EST PAS

… le poète

c’est le poète qui est un poète – tous les uns poètes