poésie d'action

Jacques Darras

Serge Pey et le rire du ciel

Je me demande chaque fois s’il ne va pas mourir en scène. Comme au plus fort d’une performance il y a quelques années à la Mutualité, à Paris, où il était interminablement entré dans sa transe pour mieux sortir de notre monde. Personne ne pouvait plus rien pour lui. Il avait atteint le but secrètement recherché, mourir au souffle dans le souffle même, se trouver transporté sur le souffle de son souffle au sommet d’une Pyrénée idéale de l’âme. Curieux petit homme trapu, râblé, aux pieds tenant emprise sur le sol à la manière d’un demi de mêlée de rugby à la minute de faire entrer la balle entre ses lignes avant, Serge est plus que tout un aérien. Il s’envole, il s’en va vers les cimes par une adhésion maximale à la Terre, qu’il presse itérativement avec les pieds de s’envoler avec lui. Car justement elle vole, la Terre. Nous avions plutôt tendance à l’oublier, nous les Hommes englués dans nos argiles combattantes. Nous les fantassins obnubilés par les multiples fronts que nous nous sommes ouverts en tombant. Nous avions oublié pendant des millénaires qu’il n’y avait pas plus gros oiseau céleste que la Terre. Nous avions délégué à des divinités aviatrices de nous représenter là-haut dans la Volière galactique. Nous avions envoyé des médiateurs ascensionnels en missions de longue durée —-plusieurs ères— explorer les planètes environnantes. Nous leur avions symboliquement confié quelques rameaux de lumière solaire, quelques calices d’huiles pacifiques par mesure de diplomatie. Et tout à coup voici revenir l’Oiseau Terre, telle une légende d’animal fabuleux dans le champ de notre vision amnésique. Voici revenir avec lui le temps des hommes-oiseaux —voladores du Mexique— qui tournent lentement autour d’un mât à l’extrémité de leur corde. Déroulement d’ombilicaux célestes. Serge, le premier d’entre eux. Ayant atterri il y a une minute à peine. Tout de suite prêt à reproduire à même le sol la mémoire qu’il a conservée de son vol, cordes roulées autour de la taille comme d’autres les linges au sortir de la pierre tombale. En position mimétique pour des disciples tremblant de vertige. Il faut en effet comprendre que ce que nous appelons le « primitif » ne nous quitte jamais mais change subtilement d’aires et de quartiers. Au siècle dernier il fut africain, kirghize ou jivaro, habita une yourte de chamane ou une grotte de bushman. Aujourd’hui il repasse les Pyrénées, sort d’Altamira en route vers les Eyzies et la Dordogne, siffle une rapide limonade conviviale —ah ! l’accent de Serge !— aux terrasses du Capitole. Soit un « primitif » de proximité, quasiment pédagogique aimerait-on pouvoir dire si le mot n’avait été à ce point déformé, redonnant le sens de l’émerveillement du vif de la vie, de l’allant de la marche, du volant du vol de l’âme à tous les mutilés de l’ambulatoire que nous sommes devenus. Marcher désormais, c’est en rond, suivant la circonférence incompressible de l’astre auquel nous nous sommes longtemps crus étrangers. Marcher, c’est voler par terre. C’est cette chose éminemment évidente et simple que le prophète Serge Pey est venu proclamer. Je vois les yeux des enfants quand ils le regardent prendre le départ d’un voyage dans les hauteurs, d’une transe. Ce sont des yeux qui pépient. Pépiantes pupillent. Je vois des ailes prendre naissance au coin de leurs lèvres. Des sourires. Il n’y a qu’un Serge Pey pour l’instant. Ils seront des millions demain. Ailes du rire sur toutes les lèvres. Ciel rieur.