poésie d'action

Jean-Jacques Lebel

Les Dires des bâtons

Quand dort l’Histoire, le poète parle en rêve :
sur le front du peuple, le poème est une constellation de sang.
Lorsque s’éveille l’Histoire, l’image se fait acte, le poème s’accomplit.
Octavio Paz, in Aigle ou Soleil.

Il y a belle lurette – au bas mot depuis l’avènement des écrits dessinés de William Blake, de Victor Hugo, d’Antonin Artaud – que nous avons compris ou, plutôt que nous aurions dû avoir compris (n’est-ce pas chers lecteurs – tombés – dans – un – coma – profond – induit – par – l’industrie – du – bonheur) que arts plastiques et écriture ont célébré et continuent de célébrer méthodiquement leurs noces chimiques par de sauvages enculades gnostiques, à chaque coup de pinceau et de crayon. Orgie lexicale sans fin à laquelle, depuis Dada, littératures orales, art/action, poésie et démocratie directes se sont péremptoirement invités, orgie sociale qu’ils ont continué, sur le mode ludique et ironique, de dynamiser, de radicaliser intempestivement et de pérenniser. Poésie/action ? Qu’est-ce sinon une insurrection langagière qui fait tache d’huile sur plusieurs continents à la fois, permettant aux schizes libertaires de s’interconnecter, de s’écouter mutuellement, de se frotter bestialement les unes aux autres. Au sabbat des sorcières insurgées, tout le monde danse avec tout le monde. C’est ainsi que la poésie directe s’est constituée en force capable de faire œuvre collective et de proposer de nouvelles règles du jeu social.

Il arrive que des mouvements rhizomatiques de ce type sortent du cadre territorial et professionnel qui leur a été assigné. Ce faisant, ils ébranlent les structures mentales et subvertissent le consensus culturel, ses institutions et ses dispositifs de contrôle comportemental. Alors et alors seulement la poésie peut, effectivement, être faite par tous et non par un. Qui n’a jamais vécu ça, qui n’a jamais éprouvé dans sa chair la sensation extrême du devenir-monde, du faire-un avec le mouvement du monde, n’entendra jamais rien à la poésie/ action dont la finalité n’est absolument pas de divertir, ni d’exalter la loi du marché mais de métamorphoser le langage et, donc, de mettre en branle un processus de transformation existentiel.

Les événements sismiques positifs de cette intensité sont historiquement rares mais c’est à eux que l’humanité – qui, jusqu’ici, n’a jamais vraiment réussi à « changer de base » – doit le peu d’espoir qui lui reste de ne pas sombrer définitivement dans l’ignominie macdonaldisée.

En période de sommeil comateux, de stagnation politique et de régression sociale, les plus déterminés des utopistes – parmi lesquels quelques artistes et poètes jaloux de leur indépendance – continuent leur travail acharné à huis clos, presque clandestinement. Il s’organise autour de ces foyers d’insoumission des îlots de liberté expérimentale, des laboratoires d’alternatives internationales et transculturelles, en attente de déterritorialisation et d’expansion massive.

C’est ainsi, par exemple, que des cercles restreints se sont formés autour du Cabaret Voltaire à Zürich, en 1916, et, à partir de 1917, autour de 391, la publication nomade de Picabia, d’où sont parties des ondes de choc qui ont fini, à la longue, grâce à la force de contagion de l’utopie désirante, par dadaïser des pans entiers de la société à l’entour. À terme et parfois à très long terme, suite à plusieurs générations de combats, la poésie / action peut renverser les langues de bois administrative, politique, religieuse, commerciale ou autre comme on renverse une dictature. C’est ce à quoi Serge Pey consacre son énergie. Il prend les discours dominants à bras le corps, leur rentre dans le lard et les pulvérise. Il affronte les pouvoirs en leur point nodal : la langue.

L’existence même de Serge Pey, sans même insister sur la pertinence de ses nombreuses activités autogérées, prouve qu’il est possible de résister aux flux mondialisés de la crétinisation, qu’il est possible d’échapper à la mode délétère qui tient l’esclavage pour inévitable et supportable et, quoiqu’on en dise dans les académies, les ministères, les conseils d’administration, les conciles et les commissariats, qu’il est possible de développer un art qui ne soit pas de la marchandise (préprogrammée dans la salle des machines de « l’Empire du Bien »).

Serge Pey est un curandero d’Oc, un montagnard de la Sierra Tarahumara descendu en Haute-Garonne, puis dans la Drôme, un guerrillero de la poésie directe qui n’emploie d’autre dynamite, d’autre semtex, d’autre bazooka que la langue, mais la langue dans TOUS SES ÉTATS, dans toutes ses formes végétales, minérales ou animales. Les alliances qu’il forge et les permutations qu’il opère en connaissance de cause produisent de la poésie sonore corporelle, sauvagement créolisée, à la fois pensée et vociférée, sans limite prévisible, comme le lamento de Billie Holiday ou la schize jazzistique de Charlie Parker. Cette poésie/ action fait en effet appel à des anciens savoirs, européens aussi bien qu’extra – européens, à des littératures orales autant qu’écrites, à des techniques de transe et d’élocution immémoriales. A haute dose, cette poésie est hallucinogène. Avec ses bâtons, Serge fait feu de tout bois, il est de tous les mixages, de tous les systèmes de signes. Nous avons eu, à Polyphonix, la chance de travailler souvent avec lui et très fructueusement. Sa grandiose contribution au Monument à Felix Guattari, en 1994, dans ce qui était encore le Forum du Centre Pompidou, fut décisive au point de servir de fil rouge au film qui fut tourné sur cette gigantesque œuvre collective à laquelle des dizaines de poètes, d’artistes, d’activistes, de musiciens, de philosophes, de militants, de badauds ont activement participé pendant des semaines, dans le cadre de l’exposition Hors limite, l’art et la vie.

Les bâtons écrits de Serge firent sensation dans l’exposition consacrée à Polyphonix 40, en 2002 (au Centre Culturel Suisse, à Paris). Ce sont des objets hybrides dotés d’une grande puissance de fascination. Attention, cependant, car ce ne sont pas des objets d’art conventionnels (formatés par et pour le marché), ce sont des outils de travail poétique, des instruments d’énonciation et de soutenance, au même titre que le sceptre sculpté du sorcier tribal, à ceci près que Serge y calligraphie ses cantiques laïcs d’une écriture enrobante et précise, afin, le moment venu, de leur donner la parole. À l’instar des masques, boucliers, pagaies et/ou instruments cérémoniels réduits à l’état de simples objets de collection ou de négoce par la mise en vitrine muséale, les bâtons écrits de Serge Pey ne doivent pas être séparés de leur fonction première. Ce ne sont pas des incunables en forme de bâtons mais plutôt des manuels pratiques, des cartes de navigation mentale à utiliser au cours des rituels chamaniques de sortie de soi trépidante auxquels Serge se livre. Il piétine en dansant son plateau d’envol et pétrit une zone cloacale précise – fort probablement érogène – de la Terre Mère, avec ses pieds (un peu comme les vignerons écrasent le raisin dans la cuve pour en tirer du jus) selon un archaïque procédé artaudien, tout en proférant rythmiquement sa voyance. Voilà comment il proclame les dires des bâtons. C’est du grand art.

Prétentieux « performers » de simagrées culturelles « très tendance », prenez en de la graine !