poésie d'action

Jean-Luc Parant

Serge Pey projette ses yeux pour devenir voyant

pour Serge Pey

Partout tout autour de lui, Serge Pey projette ses yeux pour devenir voyant et rendre le monde visible. Très loin tout autour de lui, il existe comme si la projection de ses yeux était d’autres bras ou d’autres jambes qui le prolongent pour recouvrir l’espace et se rapprocher du monde. Serge Pey voit et il touche ce qu’il voit, et à la fois il se déplace tout autour de ce qu’il voit. Serge Pey voit et ses yeux sont à la fois des bras et des jambes démesurées qui embrassent le monde à peine ils s’ouvrent. Et Serge Pey devient immense, la lumière traverse son corps qui devient transparent, et tout passe à travers lui, le monde tout entier le troue, et Serge Pey voit où il n’est pas et une fois qu’il est tout entier où il n’est pas, il pense.

Serge Pey porte toute la terre entre ses jambes. S’il ne peut pas se soulever du sol c’est parce que la terre est trop lourde dans la nuit et que tout est trop lourd dans la nuit parce que tout a retrouvé sa taille initiale. La terre est un globe obscur qui n’émet aucune lumière et, sans lumière, la terre est trop lourde pour quitter nos pieds. Si nous pouvons cacher le soleil derrière notre main, nous ne pourrons jamais faire disparaître la terre sous nos pieds. La terre reste toujours à sa propre taille, comme enfouie dans la nuit.
Comme si dans le sommeil le corps pesait plus lourd que dans l’éveil et que, aveugle, le corps n’avait plus ses yeux pour voler. Comme si nos yeux qui nous ont menés là où nous ne pouvions pas aller nous avaient allégés jusqu’à pouvoir nous soulever du sol et nous mettre debout.
Si la terre était dans le jour, si sous nos pieds la lumière brillait comme elle brille sur notre tête dans le ciel, la terre serait si légère que notre corps, tout entier œil, l’aurait emportée avec lui dans l’infini.

Serge Pey est attaché au ciel par ses yeux et à la terre par ses mains. Ses yeux sont des mains pour le ciel, ses mains des yeux pour la terre. Comme si le corps pouvait se transformer jusqu’à s’ouvrir, se dépouiller et se rendre aveugle jusqu’à se refermer et s’introduire dans le vide ou le plein. Être un œil dans l’espace ou une main dans la terre, être ouvert sur l’infini pour l’univers et fermé sur soi-même pour le monde. Comme si Serge Pey était fait de mains et d’yeux, de ce qui éteint et de ce qui éclaire, de nuit et de jour.
Quand il y a le ciel, le corps est des yeux. Quand il y a la terre, le corps est des mains. Le ciel a fait naître des yeux, et la terre des mains.

Serge Pey pense mais il ne voit pas seulement à partir du dessous de son front, il voit à partir de tous les endroits de son corps. Serge Pey voit où son corps ne peut pas aller parce qu’il pense et que des yeux se sont ouverts partout sur son corps pour le projeter tout entier devant lui où il ne peut plus toucher. S’il ne pensait pas, Serge Pey verrait seulement là où son corps peut aller, il verrait seulement ce qu’il pourrait toucher et il ne pourrait pas voir à travers une ouverture plus petite que son corps. Il s’est ouvert des yeux partout pour pouvoir passer à travers des ouvertures plus petites que ses yeux. Avec ses seuls yeux, les yeux de son corps, avec ses yeux qui s’ouvrent sous son front pour voir devant lui et se déplacer sur la terre, il ne pourrait pas passer et voir à travers un espace plus petit que la taille de son corps. Si Serge Pey ne pensait pas et si des yeux ne s’étaient pas ouverts à tous les endroits et à toutes les hauteurs de son corps, il ne pourrait pas projeter ses yeux là où son corps ne pourrait pas aller.
Serge Pey pense et son corps n’est plus qu’un œil immense qui le transporte loin, ailleurs dans tous les endroits du monde infiniment infinis ou infiniment infimes.

Serge Pey se penche pour penser. Il regarde la terre et fait le tour de l’horizon comme pour embrasser le monde. Il se penche et voit que ses pieds sont attachés à la terre qui tourne dans le vide sans fin. Il voit que la terre est son autre tête pour le monde infini, que ses yeux sont le cou qui la maintient debout, que ses jambes sont son corps qui le fait avancer dans le ciel. Serge Pey se penche et pense dans la terre qui tourne tout autour du soleil. Il pense dans sa tête que sa tête est son autre tête pour le monde fini qui l’entoure. Il pense que sa tête voit parce que sa tête en la terre fait naître la lumière qui l’éclaire, que sans la terre sous ses pieds il n’aurait pas de tête sur ses épaules, que sans sa tête sous les pieds il n’aurait pas sa terre sur les épaules.

Dans ses yeux il y a le soleil et son corps tout entier prêt à s’échapper dans l’espace. Dans ses yeux il y a le monde intouchable et sans fin.

Serge Pey est attaché à la terre autant qu’il est attaché à sa tête. Comme si la terre était son autre tête, sa tête du dessous qui ne pensait qu’au jour et à la nuit sans cesse. Comme si sa tête était son autre terre, sa terre du dessus qui ne pensait qu’aux distances parcourues. Comme si la terre était sa tête pour le temps, et sa tête une terre pour l’espace. Serge Pey marche par la tête et pense par les pieds, il est à l’envers dans l’univers. Son corps n’a pas de sens sur la terre. Sa tête se déploie dans l’univers.