poésie d'action

Jean-Nöel Hislen

L'Arbitrage du cercle

Se tourner vers l’histoire c’est s’ouvrir à la scène primitive de l’homme et au risque de sa pensée. Et c’est aussi savoir se détourner de l’Histoire, de cette histoire prise au piège d’une finalité sans appel et dont l’accomplissement finirait par confisquer l’homme à lui-même. Se tourner vers l’histoire parce qu’elle vous traverse et qu’elle constitue une saisie ininterrompue de l’humanité, la tragique permanence de l’humain dans l’aventure de sa présence au monde. L’histoire vous transperce et vous transcende. Et tous les autres hommes sont aussi là près de vous, qui ne demandent vraiment rien mais qui sans doute exigent tout. Car c’est certainement de cela qu’il s’agit, de cette histoire trop souvent terrible qui toujours investit la mémoire aussi bien que la pensée. De cette histoire qui ne saurait désavouer ceux qui opposent leur inquiétude au non-sens du spectacle qu’elle donne. Si c’était de cela qu’il s’agissait d’abord ? De cette histoire qui cristallise ses drames et ses espérances à travers la guerre d’Espagne, de celle qui à Auschwitz en vient à nous demander qui nous sommes, de celle où la libération des peuples n’en finit plus d’interpeller l’horreur, de celle où les idéologies de nouveaux impérialismes menacent plus que jamais notre fragile intégrité.

Et c’est bien au prix de cette histoire que s’est incarnée l’écriture de Serge Pey : par l’histoire de son père enfermé au camp d’Argelès, par celle de tous les exploités et les démunis révoltés contre leurs oppresseurs et trop souvent terrassés par eux. Mais s’incarner ne signifie pas se mettre au service par déférence ou par embrigadement. S’ incarner ne signifie pas faire corps derrière un drapeau. S’incarner ne signifie pas faire corps avec la bonne conscience. Le poème ne représente pas. Il ne défend pas, ne glorifie pas, même si éclatent parfois tels cris de la souffrance des hommes même s’il fait déferler jusqu’à nous le grand souffle des mémoires. Cette écriture ne s’est jamais mise au service du combat idéologique et politique. Car face aux situations de lutte et d’action dans lesquelles il s’implique, Serge Pey disant un de ses textes l’impose en tant que tel dans sa différence et son altérité. Et le poème témoigne d’abord du poème. Il est sa propre incarnation. Le poète n’est pas un porte-parole. Il est celui qui porte sa propre parole.

C’est pourquoi les témoignages du vécu se libèrent de leur trivialité et s’affranchissent de leurs clichés. Ils vont se fragmenter en images, en symboliques archétypales, se métamorphoser à travers la physiologie de la langue et les défis contrapuntiques du poème comme événement. Les écrits en portent la marque, ils en témoignent au plus près de la vie présente en même temps que par exemple ils tendent en miroir la tragédie de la croisade albigeoise.
L’histoire est alors devenue comme une intensité latente qui ne pourrait s’accomplir davantage pour exister jusqu’à nous. La Poésie de Serge Pey tient sa vie du témoignage et du cri mais, tel leur corollaire, il lui faudra définir le monde et le temps du monde. Elle en nommera la géographie intérieure, elle le réduira ou l’agrandira à la charge de ses mots. Elle inventera des symboliques immédiates, d’élémentaires métaphysiques du langage : telle parole poétique en naîtra, non pas pour son apaisement mais pour sa perpétuelle inquiétude.

Cette parole s’empare de signes et de rituels, elle allie la présence de l’homme aux formes les plus inséparables du vécu et de l’imaginaire. Elle place l’homme dans un tourbillon et dans l’accomplissement de ce tourbillon. Elle l’entraîne et le libère, le laissant toujours ébloui au centre de sa propre vie.

C’est peut-être à travers l’image et la symbolique du cercle qu’elle entretient une fascination majeure. Omniprésente sinon parfois obsessionnelle, elle jalonne un propos qui finit par l’identifier plus fortement encore dans le texte La mère du cercle. Car non seulement le poème est jeté dans le cercle, mais le cercle jaillit aussi dans l’espace de la profération du poème, dans le frisson des rhombes ou la transe du danseur.

Voilà pourquoi il peut sembler légitime de redemander son sens au cercle dans la décision du poème. Et l’on ne peut ici prétendre qu’à quelque esquisse, à quelque accompagnement au gré d’une relecture sans prétention.

L’homme participe de l’étendue et il agit dans le champ de son être. Dès les premiers écrits se dégagent quelques archétypes du cercle. Il lui faut se désigner, prétendre à sa forme et à son dessein. Nous en sommes à son archéologie. Ainsi en va-t-il de ce périmètre comme une expérience des limites :

Nous avions atteint le périmètre de l’homme
(J’eux)

Ou bien de cet aveu du centre comme jalon de l’origine :

Nous venons du centre de la nuit et nos armes sont chargées de visages.
(J’eux)

Le poème traverse la vibration de l’humain et précise son propre enjeu. Il proclame le sens de sa lumière, le battement de son sang. Comme si la cicatrice était le diamètre de l’immense horizon courbe. L’homme est au centre de l’histoire, de son histoire.

Je suis un grand soir de cicatrice
Avec ses chars. Avec ses rails.
(J’eux)

Voilà probablement comment on peut de façon un peu lapidaire retrouver l’esquisse d’un mouvement fondateur dans la démarche poétique de Serge Pey. Et dès lors cet élan se perpétuera, se nourrissant de sa propre énergie comme de celle des flammes qui jalonnent le chemin. Gorgés de cette vitalité, les mots passeront dans la voix. Cette force de parole, cette rythmique incandescente vont bientôt s’incarner de manière définitive dans le corps du poète diseur. Alors comment ne pas confier au cercle cette irrémédiable dynamique ?

jusqu’à la parole je pousse une roue
de soleil écrite avec mon sang
(J’eux)

les cercles que nous roulons
sont simplement des roues
et leurs centres nos talons
sur le sol
(Interrogatoire)

La lourde roue de bois se fait presque corps transcendant car très tôt la roue cherche sa résolution dans la monodie du cercle. En même temps qu’elle élargit ainsi sa parole elle s’installe dans une horizontalité qui défie les limites. Le cercle qui préside à l’existentiel mais qui en même temps lui préexiste devient une évidence de la pensée et de l’action, une nécessité de l’être. Il ne s’agit pas d’une icône ou d’un signe mais d’un épanouissement en signe de délivrance. Et sans doute faudra-t-il s’en remettre à toute métamorphose de celui-ci: le chemin traverse déjà le cercle et pour marcher sur ce chemin il faudra se tailler un bâton dialectique.

ainsi dans la marche
nous déplions le cercle »
(La Mère du Cercle)

Et d’abord le cercle est nommé dans sa prééminence, tel un cinquième élément qui régirait tous les autres. Il appartient à la scansion des forces primordiales, éblouissant et définitif.

Puis le nom de l’eau et du feu
Puis le nom du cercle
(La Mère du Cercle)

au centre
du cercle
de pierres
(…) nous allumons le feu
(Définition de l’aigle)

Avec pour centre le poème, le cercle se déploiera. Car nourri de ses métaphores il se mettra à tournoyer sans fin dans l’espace et dans le ciel.

Serge Pey a rapporté du Mexique son premier bâton de pluie, ce « palo de lluvia » que ses amis indiens ont appelé Cascade Blanche. Et il le fera s’envoler dans le tournoiement d’ailes du Quetzal pour dire L’Enfant Archéologue.
Le danseur soufi Michel Raji partagera avec lui cette ivresse du cercle en déployant autour de lui la giration immobile du derviche tourneur dont le vertige échappe au vertige. Les bras de Serge Pey deviendront l’axe de cette transe quand ses mains transmettront leur inépuisable énergie au palo devenu soleil de tempête et brandi au-dessus du corps comme un hélicoptère métaphysique.

C’est la toupie du rythme qui n’avait cessé de tourner qui s’est donnée au dire du poète, à la voix de son axe, aux pieds du marteleur. C’est aussi pour Michel Raji, le frère tourneur, que le cercle entre en vibration avec le monde.
Le tournoiement ne les quittera plus tous les deux. Car la danse est d’abort tributaire du cercle :

pi
danseur infini
qui danse en nous

la danse
est la mère
du cercle
(La Mère du Cercle)

D’autres bâtons permettront de suivre le chemin. Piquets déboutés des potagers, ils laisseront s’enrouler autour d’eux l’encre du poème dans une transe méditative qui par spirales collera sur eux les épluchures du sens.
Et quand Serge Pey pour le sacrifice aura déposé sur le drap blanc les tomates du sang ils seront là pour faire cercle au nom de« banadoura ».

Diamètres du cercle, axes du cercle, eux-mêmes entités circulaires, ils ont habité le poème comme le poème les habite. La roue entrée en symbolique est restée une image vitale. Elle reste la part vive d’un processus démiurgique qui affleure à la parole :

le soleil est un cerceau
poussé lentement par un enfant forgeron
(De la ville et du fleuve)

Dieu mendiait des cerceaux dans le vide
(Coplas infinies)

Le cercle n’est pas l’emblème d’une coterie, il n’est ni un cerclage ni une circulaire.

Par la circulation des cercles le circulaire perd son sens. Pas d’auras. Pas de nimbes. Pas de coupoles. Si quelque chose est délimité par le cercle cela ne saurait être que la liberté de son sens.

les cercles seront infinis
(Prophéties)

Dans la matière du poème le cercle n’échappe plus à sa transcendance et souvent, à redevenir objet, il gomme métaphore et symbole pour entrer soudain en virulence.

Le cercle devient l’armature, l’énergie de chaque chose, même lorsqu’il ne semble plus qu’une couronne jetée à terre :

cercle qui dort
dans la cendre
de son cercle
(La Mère du Cercle)

Il apparaît comme le plus désirable, l’objet initiatique, l’agent de la transgression pour mieux atteindre la vie :

une mère du feu
nous apprend le cercle
(La Mère du Cercle)

Non pas limite mais repère essentiel de tout accomplissement.

Au bord du cercle
une pierre bat du cœur
(La Mère du Cercle)

Notre être ne lui reste-t-il pas redevable d’être ?

nous serons les premiers morts
dans le compas qui nous trace
(La Mère du Cercle)

Mais le cercle du compas reste régi par son centre et souvent le cercle revient au centre immobile de ce qui le définit. Cette géométrie ne joue pas de ses contraintes mais reste un repère (repaire!) sacré. Il s’agit bien de la Mère du Cercle. Ne perdons jamais cet ombilic qui s’inverse. Nous dépendons de cette dialectique comme d’une sévérité salvatrice.

le centre est le devoir du cercle
(La Mère du Cercle)

car le cercle
est le centre
de ce que nous sommes
comme son point
(La Mère du Cercle)

Et ce point central s’agrandit, mesure et démesure, il reste l’axe autour duquel l’homme se rassemble mais au-delà de cet ancrage il devient la source à laquelle nous pourrons boire. Puisqu’aussi bien il se fait trou et qu’il donne accès à la terre. Quand nous aurons longtemps creusé ce trou il deviendra le puits, colonne obscure des vivants évidée dans la chair de la terre.

nous tournons pour faire un trou dans la terre
nous tournons sans nous
et ce trou est notre centre
au centre de nous et de la terre
(La Mère du Cercle)

Mais si le cercle au contraire se réduit à son centre extrême, si l’espace le déshérite, sa métaphore nous pénètre avec l’acuité d’une conscience nouvelle.

Les cercles qui ne faisaient plus de rondes
se transformaient en centres
et nous trouaient pour nous voir
jusqu’au bout de notre monde
(Coplas infinies IV)

Mais ce mouvement n’est en rien réducteur, il n’est que la phase d’une dialectique qui renvoie au processus inverse, celui d’une perspective cosmique et infinie :

l’avenir est un cercle
(Définition de l’aigle)

un anneau de vent bleu
fait un trou dans le ciel
(L’enfant archéologue)

Le cercle n’est pas l’accord parfait d’un midi de l’esprit. Il n’est pas la mesure irréprochable d’un ordre accompli du monde, mais plutôt un discernement immédiat, une emprise de la conscience sur le vécu et le réel.

Impossible d’ailleurs de soumettre le cercle ou de vraiment s’en saisir. Et quoi qu’on fasse il reste le garant de ses prérogatives :

l’assassin roule
un centre dans le cercle
l’assassin jette un diamètre
ou un couteau pour mesurer
la longueur dépliée
qui tourne dans son cerveau
et le cercle et le centre le quittent
pour capturer l’éternité
avec du temps
(Interrogatoire)

Le cercle est éminemment diurne, non point halo mais tension de la conscience que fait perdurer un soleil. Le soleil est le premier cercle, le sceau d’un univers à variations multiples en même temps que l’impossible appréhension de tout cercle. Le cercle apparaît et disparaît dans le soleil.

Le cercle est le nom même de l’ubiquité solaire,
nous mettons le soleil en cercle
à son plus haut sommeil
(Coplas infinies)

Le cercle connaît son bestiaire. De l’arène à l’horizon il cerne et déploie les vibrations d’une animalité exultante et rebelle qui ne se dédit de l’humain que pour mieux le contraindre à la suivre.

Conduisons d’abord le taureau du mythe au grondement emblématique, qui prodigue à la terre son sang et porte le soleil sur ses cornes. Le taureau comme la peur épurée du rite.

Aleph est dans le cercle
Aleph est un taureau
dans le cercle
(Coplas infinies)

La bête entre dans le cercle de son destin et de ce qui la soustrait à son destin. La bête rugit ou se tait dans une extase primordiale.

Dans le cercle un taureau
Devient aveugle
(Coplas infinies)

L’animal se retourne contre l’homme seul et contre l’homme à cheval. Et si cette chasse mystique ne se distinguait pas de la mort ? Et si les deux moitiés du cercle avaient chacune leur charge d’infini ?

les chevaux ont applaudi
quand il s’est retourné et qu’il a changé de cercle
la corne s’est retournée jusqu’au cœur par l’estomac
(Coplas infinies)

Mais hors de l’arène où la cavalcade de la mort poursuit un horizon rouge, c’est à l’oiseau que revient le privilège de repérer ou d’agrandir la roue du soleil, de faire tourner l’espace à perte de vue et aussi d’en tracer la présence. Aigle presque toujours dressé au défi du vent, voilier d’une éternité brutale par laquelle nous sommes soudain aspirés. Le cercle du soleil se conjugue à celui du ciel et de la mer. Lèvres virtuelles de ces infinis familiers.

la mère des oiseaux
fait des cercles
de plus en plus bas
(Définition de l’aigle)

et le bord du ciel
reste un aigle qui trace un cercle
de plus en plus grand au-dessus de nous
(La main et le couteau)

un oiseau rentre la mer
dans son nid
et un cercle déshabitue l’infini
de ses retours
(Coplas infinies)

Infini qui retourne au centre pour à nouveau se déployer telle une respiration universelle ou une routine cosmique.
Et il arrive au serpent (qui est un cercle) de réinterpréter la dialectique que nous avons déjà évoquée. Qu’il s’allie à l’aigle ou qu’il en soit la cible équivoque.

car toute question
est un serpent qui fait cercle
et se mord
et la réponse est le trou
au centre du serpent
et qui mange seule le serpent
(Interrogatoire)

Si, nous l’avons vu, l’assassin ne peut s’approprier le cercle, ce dernier reste menacé dans son intégrité. Car le cercle peut se défaire et son invulnérabilité n’est sans doute qu’apparente.

dans un coquillage de l’air
une mouche tourne dans le même
sens en défaisant le cercle
qui nous entoure
(Coplas infinies)

La menace est toujours présente. Et l’homme en quête de lui-même reste à la merci de sa fragilité. Le poète lance alors ce qui pourrait s’affirmer comme un tourbillon incantatoire, mais qui bien vite apparaît au contraire comme l’injonction suprême en affirmation de la vie :

toi qui défais le cercle qui me fait
ne me défais pas