poésie d'action

Laurent Mourey

Le vieux chiffon de la montagne

Le poème, « un nom vers le nom »

Serge,

Comme tu le fais avec Octavio Paz je t’écris depuis mon poème vers ton poème, de vivant à vivant. De poème à poème, de sujet à sujet, nous nous inventons dans nos œuvres-vies, toujours partout plurielles. Quand écrire est une relation, l’essai est une lettre ; et je se retourne en tu dans les tourniquets du poème. Et ma prose s’est mise debout. Je crie dans tu les lignes d’un poème à l’autre bout de la page. Je parle à, je parle avec. Tu dis dans La Mère du cercle que « le propre de la parole est l’homme ». Nous parlons à contre-nom, à contre-forme, quand parler par le poème est immanquablement parler dans le poème. Tu dis encore : « Pas de demeure / mais l’air. / Pas de demeure / mais le feu »1. Le rythme, pas la forme, ni le dialogue, pour s’inventer dans une relation. Par le poème. Dans le poème.

Le poème met le monde dans l’envers du langage où se plie le rien de notre histoire. Nos mots passent à travers des cerceaux d’infini.
Une table est une porte couchée, une porte est une table debout. Et le poème un retournement de situation. C’est que la situation, comme la circonstance, est du poème. Que le poème n’est pas du langage mis debout. Mais, dans le langage, un travail de la pensée qui se fait avec de l’autre. Qui nous souffle à l’oreille tout ce que le poème a à dire dans ce qu’il est en train de nous faire, avec l’autre au bout d’une page sans bord. Un bout où rien ne se tient, pas plus de lieu, que d’être. Un nulle part où une voix invente une voix.
Le langage couche la vue dans les têtes. Un poème refait le langage et on ne voit pas ce qu’on veut seulement. Un air de bouche, un air de tête, le poème met la vue dans l’oreille. Le sommet de la vie, le sommet de la mort. D’un bord à l’autre, le présent crie l’inconnu. Du je passe partout dans l’oreille et maintenant rompt l’œil dans l’écoute. Du je agit dans, agit par le langage.
Le poème refait le langage comme il refait la vie quand nous ne nous y attendions pas. Et surtout pas là où nous ne l’attendions pas. Contre tout ce qui espère le situer le poème est traversier: pas de quand, ni de où, mais une circonstance, une mise à l’œuvre, jamais contemporaine. Alors la situation n’est pas dans le lieu, elle est un passage. La circonstance est dans ce qui arrive à la voix. Ni toi, ni moi. La circonstance est l’inconnu, dans le dos du présent. Mallarmé, du « Quant au livre », des Divagations :

Mal informé celui qui se crierait son propre contemporain, désertant, usurpant, avec impudence égale, quand du passé cessa et que tarde un futur ou que les deux se remmêlent perplexement en vue de masquer l’écart2.

Un poème, quand il n’imite ni la vie ni la poésie, quand il n’imite pas, mais quand il met du sujet dans la vie, de la vie dans le langage, quand il est affaire de vie, est à penser comme un débordement. Pas un débordement dans un sens vertical ou horizontal, plutôt comme tu le dis : une prose verticalisée, si l’on veut, avec le vers, la ligne qui invente sa ponctuation, son rythme spatial. Une prose horizontalisée qui est autant du poème que la précédente. Le poème, et c’est ce qui le fait, met ensemble du syntaxique, du sémantique, du prosodique – « toi qui défais le cercle qui me fait, ne me défais pas » – ;  chacune de ses portes les fait entrer l’un dans l’autre, l’un par l’autre : « La prose est une texte couché et la poésie un texte debout »3. L’aventure de ta prose debout-couchée.

Il y a chez toi un peu de ce que je lis chez Luca : « poème ou porte / peu importe »4. Un maximum de syntaxe dans les mots qui leur en fait dire toujours plus et les travaille dans l’insu. Pas de maîtres mots, mais une révolution, permanente, de ce que l’on croyait sur eux et sur le sens. Le poème marche les mots ; il les fait s’échapper les uns dans les autres, les uns par les autres : le pied de l’autre côté de la page. Les poèmes sont en tête ; on ne sait pas avec lequel on parle ; je parle alors dans ton poème. La table est un nom fermé ; la table est un nom ouvert. Le nom est une fenêtre fermée-ouverte.

Le poème est à entendre du côté d’une dé-nomination et d’une infinition à travers les significations : une bombe dans chaque dictionnaire. La bouche et la tête sont à l’à-venir. Écrire un mot dans un autre, crier au travers, faire des trouées de langage dans les mots : un travail de subjectivation radicale dans et par le langage, non pour donner des réponses de mot à mot, non pour, mais en généralisant les questions : pas de nombres, ni de noms, mais une poétique ouverte. De l’actif et son inconnu.
Une manière de ton discours, et non un maniérisme, car c’est une lecture de l’écriture qui y est menée et un vivre du langage qui s’y lit, est de lire et d’écrire le nom par la poétique. Un acte poétique renvoie toujours à une poétique en acte. Une poétique qui agit immanquablement sur tout ce qu’elle touche. À commencer par le lecteur, sujet dans et par sa lecture qui fait qu’une lecture est une écriture ou n’est pas. Qu’une lecture invente une autre voix du poème. Il y a à penser la voix, l’oralité du poème comme cette pluralité-là. Pas du nouveau, mais de l’autre, une historicité qui fait de la valeur un infini, un débordement. Ce que tu fais avec Rimbaud-masculin de rime belle, avec Verlaine-le vers-laine, et avec Octavio Paz-le 8-PAIX. Comment le poème travaille-t-il un nom ? Comment met-il dans le nom le vivre d’un langage ? « Tout nom d’un poète est un pseudonyme initiatique réalisé, car la poésie fonde un homme nouveau dans le monde nouveau. » – dans Octavio Paz, lettres posthumes à Octavio Paz depuis quelques arcanes majeurs du tarot5. Précisément, un nom qui a un devenir dans l’anonymat réalisé du poème, un langage qui ne réalise pas un nom. Si « l’onomastique permet de comprendre un des chemins du poème » (OP11), le poème est une anti-onomastique : pas le poème par le nom, mais le nom dans le poème, irréversiblement. La force du sujet contre l’identité qui montre bien qu’avec le poème on n’a pas l’individu, mais le sujet. Et l’homme de ce côté. Le côté parole avec tout ce qui de l’homme et de son histoire passe : c’est ce que je lis dans ton « initiatique ».

Alors la poétique met une bombe de chaque côté du signe. Une pensée poétique contre une pensée métaphysique, où le poème est le terroriste : « La poésie est une ruse dans la guerre de l’être. Une leçon initiatique de libération spirituelle. » (OP10) Se faire personne : ce que tu lis dans Pessoa : « Pessoa-clef-secrète pour passer en soi et derrière soi. Il faut tuer ce qui nous voit, et devenir anonyme, puis s’appeler personne pour voir la lumière et témoigner d’elle. » (OP10) Alors la caverne. Sauf que la lumière n’est pas des idées, que le poème nous fait tourner dans les contradictions des mots par les autres. Qui ne sont pas des contradictions justement, mais des envers – la clarté du moindre poème. Moïse Maïmonide, dans Le Guide des égarés :

Selon cette méthode on trouve des choses extraordinaires, qui sont également dans les mots (…) Dans divers passages, (on trouve) d’autres mots qui, après cette observation, te deviendront clairs par l’ensemble du discours, si tu les examines bien dans chaque passage6.

Alors le poème invente une clarté pour chaque nom qu’il fait tourner en bouche, en tête. Tu écris encore : « Dans le creuset de l’absence la présence se retourne comme un retirement et le poète regarde la marée avancer et reculer sur la page blanche du livre. » (OP12)
« Selon cette méthode » : ce dont parle Maïmonide, c’est, pour le poème, répondre le poème. Toi, tu le fais par le nom et montre que le nom est fait par le poème. La poésie d’Octavio Paz, « celle du huitième jour », « le 8-PAIX » (OP16), d’un nom civil à un « nom de poète », où la poésie emporte le nom. « Le nom « octaviopaz » est une expérience du poème. » (OP19) Mais lire un nom, et à travers lui l’œuvre, et lire comment le nom est déjà l’œuvre, est encore l’œuvre, c’est écrire le poème et le répondre. L’écriture est critique et la critique se fait depuis le poème. C’est aussi et surtout engager le poème. Lire en est inséparable. A chaque fois alors tu n’écris pas sur, mais avec et rejoins ce que Meschonnic, au sujet de son livre Le Rythme et la lumière, avec Pierre Soulages, appelle le dialogue, qui n’est pas communicationnel, mais relationnel :

Voici un livre qui parle avec Pierre Soulages. Un dialogue. Intérieur, plus que formel. Et issu d’un dialogue. Réel, ancien, continué. Ce n’est pas un livre sur. C’est un livre avec. Un livre vers7.

Alors c’est ta propre poétique que tu présentes, dans un rapport, de poétique à poétique. Répondre les autres poèmes par son poème. La relation fait la poétique. Comme Meschonnic peut dire, au sujet de la peinture et du peintre figuratif, « l’unité n’est pas le monde, mais la peinture »8, l’unité d’une lecture est l’écriture – « intégralement c’est le sujet qui se présente », d’où un « répondre le monde » et ici un répondre le poème. Je lis dans ton onomastique « octavio-paz », « Rimbaud-rime belle », « vers-laine », « Pessoa-personne » (OP9-11), un rapport, un passage du sujet-du-poème-Pey. De poétique à poétique. Mettre la réponse dans la relation c’est travailler contre un réalisme qui fait croire en une transparence d’un discours par rapport à une chose. Contre une métaphysique du sujet et de l’objet. Contre le communicationnel du faux dialogue entre les personnes et du consensus entre sujets parlants. Pas de consensus, ni d’entente : le poème est une bombe qui fait exploser l’ « on-est-bien-d’accord ». Penser le poème, penser par le poème, a un goût qui emporte tout le langage.

Chacun met de l’air dans l’air
de chacun. Du sens
nous traverse, vient
après, et nous met chacun
au pluriel. Les visages se mangent. La voix
s’étire en un non-moi, un contre-
moi, et me rend plus je
parce qu’elle me fait
tu.

Ton onomastique est une éthique, quand tu dis : « Un homme devient un homme lorsqu’il a trouvé le contraire d’un nom ou lorsqu’il a exploré l’extrémité »9. Le poème invente et explore les extrémités infinies du nom. Et ton onomastique se double d’une généralisation de la rime à tout le langage, d’une généralisation de l’écoute du langage. Ton histoire y pousse sa langue. La langue des chiens : « l’écho est l’arme des enfants » « ma bouche est uniquement une oreille qui voit et qui répond comme un œil qui aurait vu l’avenir : Muertos… muertos…uertos… uertos… »10. Tout poème mâche un enfant mort dans les lèvres et les oreilles du monde. Une généralisation de l’écoute du monde qui est tout l’inverse d’une théologie négative :

C’est avec les livres de poèmes que l’on fait les véritables dictionnaires du monde car les mots y sont encore vivants. Les mots et les choses se rencontrent et font l’amour en inventant une noce qui bannit l’arbitraire du signe.  (OP14)

Une subjectivation radicale du langage pour une subjectivation radicale du monde. Le poème marche l’enfant.
Des mots qui se rencontrent, troués par une historicité, une histoire du monde dans une histoire du sujet du poème. Le dictionnaire du monde est une histoire du sujet : « le vieux chiffon » ou l’ignorance de « la signification pyrénéenne de pey celle de la pierre et de la montagne » ou peyotl, « la plante hallucinogène qui permettait de faire un nierica, un trou dans la matière pour voir » (A150). As-tu eu une vision sur le plateau de l’Aubrac ? Y as-tu écouté le corps dans le porc ? L’écartellement et le cri dans le poème ? « Le Remembreur » :

Rien est ma leçon
d’homme
J’ai besoin d’un mort
pour comprendre un vivant
mais je ne vais plus
dans les tombes
je déterre dans l’air
et j’appelle d’ici
l’homme des hanches
et de grande clavicule (A155).

Tu mets de grands coups de poèmes dans la métaphysique et dans le sens. God est dog dans ce que tu appelles une « psychanalyse de Dieu » (OP12) qui est une poétique réalisée :

Comme SIDA en anglais, les noms appellent à l’intérieur d’eux-mêmes leur contraire ou ce qu’ils désignent dans un autre ordre. Ainsi, les TRIPES au pluriel qui sont l’anagramme de l’ESPRIT. Cet ESPRIT que l’on trouve dans les TRIPES du cochon. Manger du saucisson n’est pas si neutre que cela suppose. L’ESPRIT pense à l’endroit et à l’envers. GOD-DOG ai-je dit ailleurs. Chien-Dieu. Dieu est un chien dans les arbres. Aussi l’insulte ou le juron qui nous rapprochent de leur contraire. (A149).

Pas des mots, mais des noms, des mots devenus des noms. Un devenir-nom du mot. Un devenir par le poème, où le chiffre est la signature et la signature une historicité. Le débordement des mots les uns sur les autres, à grandes pelletées de sens. Tu mets du verbe dans chaque nom. Tes poèmes sont l’écoute d’une histoire marchant ses mots.

Voir est profane. L’os de chaque nom remonte
la gorge. Quand voir est une écoute, le poème
transforme des leçons de mots et de choses
en cris – j’écoute
porcs dans corps et l’écartèlement du nom
dans le nom
des vagins ouvrent des parturitions infinies.
« BON DIEU-BOUDIN » (A150) : le poème fait les mots
dans tous les sens. Plus d’ « envers » ni
d’ « endroit », mais les mots
de tout le poème. Alors tout le poème passe
à travers chacun de ses mots comme l’air
siffle sur les plateaux.
L’oiseau recourbe la vue dans
son vol qui le montre.

Du sens passe. Le poème est le nierica, ce que tu appelles « un trou dans la matière pour voir » (A150), où voir est dans la voix, où la vision est dans l’oreille.
Le poème est une prophétie, au sens où l’entend Maïmonide dans la section « Le langage des prophètes » du Guide des Egarés :

Ce qui est encore plus étonnant, c’est quand on éveille l’attention au moyen d’un certain nom, dans un ordre interverti, quoiqu’il n’y ait entre ces deux noms aucun rapport étymologique, ni aucune communauté de sens, comme on le trouve (par exemple) dans les paroles de Zacharie, quand, dans une vision prophétique, il prend les deux « houlettes » pour faire paître le troupeau et qu’il donne à l’une le nom de No’am (grâce, faveur) et à l’autre, celui de ‘Hôbelim (destructeurs)11.

Le sens et l’étymologie vont dans tous les sens du poème. Pas d’origine alors, mais une homonymie, qui est dé-nomination par la vision dans l’oreille – une vision de langage : le vieux chiffon se tord dans la main de la montagne. Les trous dans la matière font passer les blancs d’une histoire de la voix. L’aventure du poème qui fait une audition de la vision – « Après ces paroles et ces choses        il y a eu la parole d’Adonaï   vers Avram      dans la vision  disant »12.

Nous refaisons notre histoire dans l’avenir. Des visions de langage remuent des noms. Travail du haut, travail du bas, le monde et le quotidien se transforment dans un voir de la voix. Disant :

Je voudrais parler
D’un couloir que j’ai détruit
Entre la chambre et la cuisineMais je ne sais si j’ai détruit
le couloir ou les deux piècesMaintenant la chambre se mélange
avec la table et le litAinsi il me semble
Que j’ai agrandi
Le Temps
Leurs deux tempsDepuis nous avons deux fenêtres
Qui nous écartent et nous réunissentÀ midi pour le repas
je fais cuire la lumière sur le lit13

Le poème te fait diseur de vision plus que « diseur de musique ». Avec les mots de tous, dans le langage du quotidien, l’inconnu est notre ordinaire. C’est ce qui fait la simplicité du poème, sa clarté. Tu dis encore : « Nous faisons cuire le sens pour manger la conscience du sens » (A149). Cuire la lumière, cuire le sens : le poème est un trou dans la matière pour dire. L’inconnu est ce que nous entendons depuis toujours, à travers chaque mot, chaque phrase, un travail du sens. Nous le lisons depuis toujours une fois qu’il est entré dans notre voix. D’où, quand il entre en résonance avec notre sujet, l’impression de le lire depuis toujours. Le poème transforme le depuis-quand en une oreille sur l’avenir.

  • Les deux citations sont du poème de Serge Pey La Mère du cercle, édité par Philippe Marchal, n° 48 de la revue Travers, 10 rue des jardins, 70 220 Fougerolles, juin 1994, respectivement, p. 16 et 13.
  • Stéphane Mallarmé « Quant au livre », dans Divagations, Paris Poésie/Gallimard, édition de 1976, p. 257.
  • Serge Pey « La mer (récit) », dans Si on veut libérer les vivants il faut savoir aussi libérer les mots, Montigny, Voix éditions, 2000, p. 389.
  • Ghérasim Luca Théâtre de bouche, Paris, José Corti, 1987, p. 49.
  • Serge Pey Octavio Paz, Paris, Jean-Michel Place/poésie, 2001, dans « Le nom secret et les étoiles de Mixcoac », avec l’arcane XVII, l’étoile, p. 9. Je ferai d’autres références à ce texte que je noterai, entre parenthèses, OP suivi du numéro de page.
  • Moïse Maïmonide Le Guide des égarés, traduit de l’arabe par Salomon Munk, Lagrasse, Verdier, p. 387.
  • Henri Meschonnic Le Rythme et la lumière, avec Pierre Soulages, Paris, Odile Jacob, 2000, quatrième de couverture.
  • Henri Meschonnic Ibid., p. 83. Même référence pour la citation suivante. « Ni signe ni chose : répondre le monde » est le titre de tout un chapitre du livre (p. 59-84).
  • Serge Pey Ahuc, dans Aubrac, ouvrage collectif, Remoulins sur Gardon, éditions Jacques Brémond, 1990, p. 149, désormais noté A.
  • Serge Pey La Langue des chiens, Paris Méditerranée, 2001, p. 40 et 43.
  • Moïse Maïmonide, Op. cit., p. 387.
  •  Au Commencement (XV, 1), traduction de La Genèse, par Henri Meschonnic, Paris, Desclee de Brouwer, 2001, p. 76.
  • Poème extrait de Dieu est un chien dans les arbres, Paris, Jean-Michel Place, 1993, ouvrage non paginé.