poésie d'action

Michael La Chance

La voie silencieuse du guerrier

Il y a des siècles déjà, il fut proposé de donner le pouvoir aux poètes : ils savent peindre l’homme meilleur, ils donnent l’envie d’émuler les vertus, ils nous apprennent la grâce et le courage. Mais certains s’avancèrent aussitôt pour affirmer que nous deviendrons vertueux par dressage plutôt que par émulation, — que les poètes ne seront pas les gardiens de la société.

Aujourd’hui nous voyons plus clairement que nous sommes dressés plutôt que renseignés, conditionnés plutôt qu’éclairés. Nous sommes commandés par les contextes dans lesquels nous nous trouvons. Nos comportements sont dictés par les balises qui sont enfouies, dans les contextes socioculturels que nous traversons. Nous n’avons pas de carte de notre territoire, nous avons une multitude de réflexes.

En effet, dans nos sociétés modernes, nous traversons dans une seule journée des strates contextuelles totalement étrangères les unes des autres. Dans chacune de ces strates nous rencontrons des possibilités d’actions et de paroles très différentes. Dans chacune de ces strates, une foultitude de filtres restreignent ce que nous pouvons dire et conditionnent ce que nous pouvons éprouver.

La poésie fait parler le contexte, en joue, le déjoue. Le silence suffit parfois.

Serge Pey travaille à exorciser les contextes, à perturber les balises par des paradoxes poético-logiques. Il cherche à libérer l’individu de ses réflexes culturels, de ses contextes psycho-politiques, pour qu’il soit de nouveau inspiré.

En tout lieu, selon les circonstances, chacun de nous est une combinaison du silence de sa chair et du brouhaha de tout ce que le lieu dit en tant que lieu. Ou inversement, il est vacarme des sens, il est silence des espaces. Qui parle ? Ni moi ni toi, peut-être le lieu, ou peut-être encore le langage lui-même afin qu’il se reconfigure en tout lieu où il doit advenir comme langage. Et ne dit rien d’autre que la violence symbolique qui, il suffit parfois d’une phrase, fera du lieu qu’il sera tel lieu et non un autre : à l’instant, ce lieu où nous sommes en ce moment sera déterminé, autrement familier.

Comment s’appelle cette parole qui trace un contour au lieu, qui en sculpte le relief ? Qui exhume les images et nous en fait toucher les contraintes ? Est-ce cela la poésie ? Cette parole devient elle-même une étendue pour épancher nos événements personnels, une plage réticulée pour absorber le trop du monde. Elle devient un lieu ombreux et aussi un squelette luminescent. D’aucuns voudraient seulement voir leur monde reculer dans l’ombre et ne pas avoir affaire aux mots. Parce que parfois les mots résonnent étrangement !

Toute expérience s’effectue à mi-chemin entre une idée et une urgence. D’un côté, l’idée est la pré-conception de ce que nous nous croyons en droit de vivre. Pour nous, le corps, les autres, le monde… toutes ces choses sont affublées d’une idée et donc d’un système d’attentes et d’exigences dans lequel la vie serait acquise. La poésie nous fait retrouver l’urgence, dans une précipitation qui nous permet d’aller à l’expérience en restant démuni de toute idée préconçue et préconstituante.

Nous savons que tout commence avec des formes, une élaboration des formes. Ce qui nous réunit c’est l’inexplicable conversion des formes en intensités, la conversion des esthétiques de surface en émotions abyssales. Cette conversion exige du talent.

Malheureusement, dès que nous croyons toucher à l’émotion, tout redevient formes figées, exercices répétitifs. Pour rejoindre l’émotion directement par un jeu des intensités, cela prend davantage que du talent, cela prend le génie de faire tourner les clefs internes, d’ouvrir nos verrous secrets.

Il semble que c’est possible. Et comment ? Le discours verbal et écrit a vampirisé toutes les formes d’expression. Le geste, le rituel, la saison… tout cela est maintenant dans le langage. Le langage a centralisé et absorbé toutes les formes, celles-ci ne sont plus que les composantes secrètement enchevêtrées d’un instrument froid et anonyme.

En poésie nous tentons de retrouver des formes d’expressions primitives – ou encore non-normalisées et non-totalisées dans une syntaxe unique de l’expression.

La tâche de la poésie sera alors de libérer le rituel qui est dans la langue ! D’émanciper les langages qui sont dans le langage !

La libération des formes, lorsque celles-ci sortent du langage, a pour effet de générer des intensités !

Ce que je veux dire ici c’est que ces intensités n’ont rien à voir avec la violence et l’abject.

Aujourd’hui nous sommes portés à authentifier les actions par la souffrance et l’excès. Ce n’est qu’une époque et c’est normal. En effet, lorsque les formes s’estompent, leur tranchant s’émousse, alors nous cherchons à leur redonner une force d’impact dans une violence de l’expression.

Parfois la poésie retrouve l’intensité en provoquant un chaos dans les corps, mais bientôt ce chaos ne fait que s’épuiser, et nous revenons à des préoccupations de mesure et d’équilibre. C’est le mouvement de balancier de la culture, celle-ci se retourne tantôt vers le simple et l’ordonné, tantôt vers le complexe et le chaos, afin de réactiver les mots et les images, de réactiver l’efficacité symbolique de nos codes et de nos langages.

Mais ici il s’agit de tout autre chose. Il s’agit d’une poésie de l’action qui retrouve les rituels qui ont été absorbés dans le langage, qui reconnaît en ceux-ci des mécanismes de régulation de forces terribles.

Avec Serge Pey, la poésie retrouve cette violence originelle, la fait remonter dans un langage où notre origine reste contemporaine.

En effet, la poésie nous parle de l’abject lorsque les mots qui parlaient de la beauté du monde se sont effacés. Elle nous parle de la beauté du monde lorsque l’abject n’est plus qu’une palette pour faire vivre des formes fatiguées.

Elle nous parle de la beauté du monde pour redonner à l’abject tout son relief, pour que nous puissions prendre la (dé)mesure de l’horreur, pour que nous puissions voir que la beauté peut, un instant, fissurer l’édifice de l’horreur.

Avec Serge Pey, la poésie est une leçon d’anatomie qui entame l’assise de l’être, qui explore de nouvelles formes d’existentialité et qui débusque pour ce faire des nouveaux appuis dans l’amitié, les récits, les paysages, les regards et les voix. C’est une leçon qui entame la peur profonde que chacun a de lui-même et de l’autre, quand nous faisons le procès et la guerre chez autrui de tout ce qu’il risque de déclencher en nous-même. La poésie tremblée et rêvée, dansée et chantée, de Serge Pey constitue une telle leçon.

C’est une époque de la crise du corps et c’est aussi une époque de la crise de la représentation. Le corps parce qu’il n’est plus l’assise ontologique de la personne, parce qu’il est devenu un véhicule anonyme et morcelé, désincarné par sa figuration médiatique.

Quant à la représentation, celle-ci est en crise parce qu’elle ne garantit plus la cohérence du monde ; lorsque l’unicité de l’image nous donnait l’assurance que nous touchions par elle à l’unité profonde du réel. Mais l’image se fragmente, le monde vole en éclat,le poète travaille avec des éclats d’existence pour se réincarner.

C’est à chaque fois, chez Serge Pey, je peux en témoigner, pour avoir déjà assisté à ses scansions et performances, une tentative critique et risquée qui requiert la plus grande concentration, qui requiert un attachement réel à ce qui se joue dans le corps et les matières.

Car avec Serge, l’exercice même de la poésie, malgré ses couleurs bruyantes, doit rester la voie silencieuse du guerrier.

Une forme approchée
Essai de métempoïèse


I —

Nous avons les formes en nous-même
que sommes nous venus faire ici
il y a un souffle qui passe
dans la trachée des mots
venu nous animer et qui,
lorsque nous serons passés
animera d’autres corps
c’est la métempoïèse
lorsque la mort retire notre voile de chair
nous regrettons de ne pas avoir tout laissé
dans ce que nous avons vécu
lorsque le temps s’arrête
l’immensité du vide
se déclare de nouveau
et nous ne serons plus différés
pas même nos spasmes
plus rien devant nous
pas même notre fin
c’est notre fatras d’être qui n’est plus
car il doit être tout d’un seul coup
à ne plus savoir qu’en faire
l’éclair bien droit et couché
comme un rail de chemin de fer.

*
*      *

II —
Il y a pourtant, tout ce temps
une forme au dedans
dont nous nous sommes rapprochés
qui devient  réelle  enfin
est-ce la fenêtre, la cage bien en vue
est-ce l’oiseau ?
Il y a une forme en nous
dont nous nous sommes rapprochés
c’est le spectre du dedans
est-ce la table entourée de chaises
est-ce la chaise ?
le bâton des chemins avance
en balayant la moitié du monde
il ne connaît que ce qu’il y a devant
dans la pince de ses sens.

*
*      *

III —
Nous aurons, chacun de nous
un enfer particulier
et nous rêvons d’un paradis pour tous !
l’avez-vous remarqué ?
nous espérons laisser des signes brûlés
et poursuivre le périple intime
encore faudrait-il inventer
des animaux nouveaux
à quoi ressembleraient-t-ils ?
ils seraient très beau, ce seraient
des arborescences de sang rubis
de grands réticulés noirs de nerfs
l’homme déteste les arbres
car il sait que les arbres se rapprochent
de formes qui nous surpassent tous
de ces formes que l’humain aurait
à son insu, désertées

*
*      *

IV —
Rapprochez vous de la forme en dedans
et des animaux nouveaux
si doux et confiants selon des qualités
que nous définissons si bien
faute de les incarner,
l’humanité redessine
l’exosquelette de ses abstractions
tous déçus de la société
dont ils sont des larves monstrueuses
déçus du langage dont ils sont les rejetons
en toutes choses et bien davantage
faute de trouver l’incandescence ?
ils vivent dans une peau trouée
pour s’en prendre finalement aux mots
qui ont déjà tout ravagé
et pourtant s’apprêtent
à tout racheter.

MÉTEMPOÏÈSE, 2005. Comp. de metá « avec, après » et de poiêsis « faire »  sur le modèle du verbe empsykhoun « faire vivre ».  Une même forme poétique peut animer successivement plusieurs corps humains ou animaux.