poésie d'action

Pascal Maillard

L'Avenir profond de la poésie

Donner à vivre…

Du jour que nous avons vu – c’est une légende pour nous – un récital de Serge Pey, nous n’avons plus su ce qu’est la poésie. Nous sommes restés, comme on dit, sans mots. Une connaissance, un amour, croyions-nous. Mais ce n’étaient encore que des abstractions. C’est-à-dire des vérités. Depuis notre rencontre avec Serge Pey, ces mots ont pris corps. La poésie n’existe pour nous qu’en tant qu’elle est donnée à vivre. Non à lire ou comprendre seulement. Et qu’elle nous donne à vivre.
Voulant évoquer une performance de Serge Pey, j’avais d’abord écrit : il crée des bâtons qui parlent et il tient ses poèmes dans ses mains. Et je me suis rendu compte qu’on ne décrit pas une performance de Serge Pey. On s’en souvient. On s’en souvient comme on garde en soi, comme on regarde en soi, au plus profond, le souvenir confus et mystérieux de notre origine. Une bouche et la terre qui tremble autour. Un poème jailli de la terre. Une incandescence chtonienne. Quelque chose au commencement de la vie et du langage. Ce chaos originel qui n’est rien d’autre que l’histoire de l’homme.
Et ce qui me traverse, ce qui nous traverse, ce n’est pas une présence. C’est une effraction sans fin. Un vertige. Une vie hyperbolique. La « vie vivante », dirait Baudelaire.

… la voix dans le bâton

Il faudrait imaginer un corps qui se jette dans le vide. Ou plutôt un pied en arrêt devant le vide. La voix est alors ce qui traverse le vide qu’indique le pied. Le bâton aussi indique le vide. Il pointe le silence d’avant la parole. La voix sort du bâton. La voix est dans le bâton. Portée haute la voix. Tu écris : « Un livre est toujours l’espérance de sa haute voix ».

J’ai dit un jour pour présenter l’une de tes performances :
… une force inouïe de la parole comme on dit une force de la nature. Tu places dans tes poèmes des oiseaux à retardement comme des bombes. En excès sur elle-même, ta voix devient tout ton corps. Tes mots sont tes bras, tes jambes, ils tournent, ils avancent, ils tombent, ils montent. Ils font de la révélation avec de la profanation. Ils brûlent leur propre matière dans une profération qui arrache sa langue à l’inconnu…
Oui, je crois que j’ai toujours été surpris par la puissance de ton corps. La belle nudité de tes moyens quand d’autres cherchent à séduire par les artifices de la technique. La puissance du bâton à marquer une direction, un inconnu. Et le regard d’aigle qui l’accompagne.
Ton bâton nous regardait. Ton corps devenait notre cercle. Ton corps est plus que la corde sur laquelle vient prendre appui la flèche du poème. Il est l’arc tout entier. Corps bandé toujours au bord de se rompre. Corps corde raide. En équilibre déséquilibre.

… l’invention du corps…

Nous allions vivre un combat. Mourir peut-être. Il y avait de la tauromachie dans l’air bleu du soir. Tu te souviens, le public, comme toujours, était la cible. Quand ta flèche l’a touché, elle a mis un nom sur chaque visage. Depuis il n’a plus de mots. Il me le redit chaque jour.
J’attends. Un rite se prépare. Serge dispose ses bâtons comme un enfant met la table un  jour de fête. Je regarde ses mains et je me dis cet homme est la parabole vivante de tout poème. Allégorie de l’oralité quand le récital donne à voir trois manuscrits qui n’en font qu’un : le bâton, la main forte qui tient le bâton, et le corps tout entier s’ouvrant comme une bouche où passe le bâton. Tout le corps devenu la voix du poème. Le poète devenu le poème. Oui, comme tu l’as dit : « L’œuvre et l’œuvrier sont le même pain ».
J’allais mourir. Le poème sortait si fort de toi. Tu te battais avec lui et contre lui. Je pensais à l’acte d’écrire. Et je ne savais plus si se battre et faire l’amour étaient encore séparables. Mais ce que je voyais, ce que je sentais, ce que je vivais, c’était que le poème vraiment réalisé, le poème incarné, c’est le poème mis à mort.  C’est-à-dire réinventé comme toujours autre. Oui, j’étais mort. La performance avait réussi. Le poème, avec moi, était devenu un autre.
J’ai saisi, ce jour-là, ce qu’il y avait de puissamment érotique dans le souffle, la marche et surtout cette chose mystérieuse et inconnue qui les unit et pour laquelle je ne vois pas d’autre nom que le rythme. Ou la vie. Le rythme est un corps qui parle à des corps. Et je parle sans métaphore. Le rythme, c’est un corps qui nous réveille et nous travaille, un corps qui invente des rythmes inconnus dans d’autres corps. Peut-être alors que l’événement le plus fort de la poésie orale d’action, c’est l’invention d’un nouveau corps.
On peut oublier un visage. Jamais on oublie un corps. Un corps fait poème, on le porte en soi comme une arme, comme une larme qu’on tient précieusement serrée au creux de sa main, tout près de son cœur. Serge, je le redis : ton bâton est le feu de notre maison.

… et le nom du monde

Au début, il y a des années, je ne voyais que des pierres sous tes pieds. Le temps y a mis des montagnes. Aujourd’hui tu marches dans nos yeux.
En quel point de ton corps se trouve ton nom ? Est-il une étoile au creux de ta main ? Ou bien, sous tes pieds, le chant de la terre ? Les pieds de Serge Pey. Comme les pierres de la montagne. Comme les berges d’un lac salé qui troue le visage.
Il s’agit toujours, avec le poème, de trouver un nom qui nomme le monde. L’instant du poème, Serge Pey devient le nom du monde. L’instant du poème Serge Pey, le monde devient un nom secret.
Et à l’instant de ce poème, la flèche me touche. Elle met un nom sur mon visage. Je m’appelle Serge Pey. Mon oralité, comme mon nom, vient de loin. De plus loin que moi. Elle est l’avenir profond de la poésie.