poésie d'action

Patrick Dubost

Parole toute

vivants nous chantons nous bougeons
le bout d’un pied déjà
dans la mort nous écoutons vivants
les chants des morts qui
nous tombent de la bouche et des
mains nous recouvrent nous
sommes vivants sans limite la lumière
nous accompagne du début
à la fin la lumière pose ses tréteaux
sous la langue nous parlons
depuis le mort non que nous sommes
mais depuis le mort que nous
serons nous nous retournons sur
le présent le présent sans arrêt
nous l’avons sur les épaules la lumière
nous suit nous porte encore
quand tout est fini la lumière oublie
de remettre ses compteurs
à zéro le passé et l’avenir sont les
deux faces d’une même
feuille de papier nous écrivons
d’un côté ou de l’autre et
trouant le papier ou regardant au-delà
du rectangle qui
délimite le présent ses bords ne plus
savoir si demain
est hier hier demain et le présent
désormais tenu dans un
papier froissé existe-t-il vraiment ?
et même dépliant
doucement le papier ne se voit que
le réel avec un homme encore
clamant la vie la mort je les ai dans
ma brouette et
mes yeux je vous les donne
le silence appartient à ceux qui
le parlent tout est dit c’est une nuit
lumineuse où chaque
chose est audible je grimpe dans le
pommier je regarde au loin
le monde est au rendez-vous avec
sa collection d’horloges ses
coucous démantelés qui jouent dans
les yeux du pommier milliers
d’oiseaux traversent le pommier plus
vite que le poème je sais
qu’ils fabriquent de l’éternel en
taillant dans l’éphémère ou bien
remplissent des paniers éphémères
d’éternités brisées nous
à la fenêtre de la chambre d’un mort
observant jamais autant
de lumière autant de
vibrations infimes autant de raisons
d’exister les poings serrés dans
la bouche et les yeux sur
le rebord expliquant tout va bien
ça va nous en sommes là
du voyage un hôtel par jour une nuit
par siècle murmurant
les mains empaquetées les gestes
d’un homme convoqué par
ses ancêtres ses descendants leurs
grands yeux de toujours
dans la tombe décorée avant même
le début de ce qui
s’en va le corps entier dans
la parole qui elle-même
est issue du corps ainsi la parole
de l’écrit fait corps avec
le silence les objets de parole
captent bien la lumière oui
les objets posés sur une langue là
s’écrivent par les yeux
l’ombre d’un objet de parole
fabrique de la parole encore
les yeux écoutent la parole qui
s’élève quand elle descend
l’escalier qui mène au royaume
des morts descend vers le ciel