poésie d'action

Philippe Marty

Avatar

(Dieu Monos, devenir)
La Définition de l’aigle poème de Serge Pey (Jacques Brémond éditeur) commence par : « il dit » :

Il dit :

Des arbres pillards s’avancent
Écartent les branches du brouillard

le paysage s’ouvre
quelqu’un délivre

Un chien est mort sur la route

Son temps coule

Va voir

Ils sont autour de lui
comme des puits

« il dit » –
l’esprit qui-vient-après demande : qui – il ?
l’esprit veut mettre un nom ; il « comble la lacune » (Paul Valéry)
« il dit » présente une lacune, une énigme
qui « il » ? le poète le chien un passant un étranger un dieu ?
je ne sais pas et je n’ai pas envie de combler parce que la poésie n’est pas le sphinx
elle ne propose pas d’énigme, rien à combler, elle comble elle-même et tout de suite, tout de suite avec elle la mesure est comble – le pas est gagné
ce qu’elle dit elle le fait ce qu’elle fait elle le dit sans mystères et sans phrases elle est tout entière tout de suite là sans reste, si elle dit « il », c’est « il », c’est un pronom qui ne se remplace par aucun nom ; il est insubstituable ; il est pro-nom c’est-à-dire avant même que les noms existent
il – fait voir ce qui se fait voir à l’instant où le poème commence – et ce qui se fait voir s’appelle « il »
les pronoms de la poésie ne se remplacent pas Le poète commence avec le poème
si elle dit « je », il ne faut pas remplacer par Serge Pey et s’il y a Serge Pey il ne faut pas remplacer par « je »
« il dit » c’est comme « il pleut »
à la fin de l’histoire on saura qui pleut puisque l’esprit aura bouclé la boucle et se saura totalement
mais la poésie a la naissance
la lire c’est être-à-la-naissance-avec c’est mettre ses pas dans les siens
mais à la naissance il n’y a de place que pour un
ce qui naît occupe toute la place Le lecteur ne peut rien mettre à côté de lui ou à sa place Le lecteur s’il veut être-avec a à être-le-poète
lire-Rimbaud par exemple – ce n’est  pas par métonymie qu’on dit « lire Rimbaud » (du Rimbaud) – c’est relever le nom c’est s’appeler du nom de Rimbaud
le nom de Rimbaud appelé par le poète Serge Pey (dans un texte intitulé Le nom-extrême ou le secret d’Arthur Rimbaud) dit ce qu’il y a à faire quand on lit Rimbaud ; ce qu’il y a à faire le nom-de-Rimbaud l’a fait une fois pour toutes lire Rimbaud c’est donc répéter ce qui a été fait de toutes façons une fois pour toutes c’est « se comporter par rapport à un insubstituable » (Deleuze,Différence et répétition)
et que fait le nom de Rimbaud le nom d’Octavio Paz le nom de Serge Pey que fait la poésie ?
elle se comporte par rapport à un insubstituable L’insubstituable c’est l’événement où un dieu prend pied marche avec nous
cet événement – le seul à mériter de s’appeler « événement » – s’appelle « avatar »
« avatar » dans la langue des Indiens veut dire « descente » – un dieu descend
un dieu descend veut dire : il se fait voir
un dieu ne sait faire que se faire voir comme le vent souffler ou l’éclair luire ou la foudre tomber il fait – comme Rimbaud – ce que son nom fait : le nom de dieu (qui est le même nom que Zeus que latin « diurnus » que français « jour ») est un « se-faire-voir »
un dieu se fait voir et s’appelle de son nom propre : dieu
tous les dieux s’appellent dieu et il n’y en a qu’un

(aiôn)
il n’y a jamais qu’un en poésie mais ce un prend tous les noms le polythéisme provient du monothéisme
le polythéisme n’est pas la religion où on compte les dieux ils y sont simplement innombrables indénombrables (aucun polythéisme n’a fait le compte exact de ses dieux il n’y a pas de recensement de collection de dieux)

quand un dieu descend c’est toujours lui-même sous son propre nom
et que fait la poésie ?
elle fait voir ce qui se fait voir, elle « dit » ; « dire » veut dire « faire voir » ; d’une même origine proviennent en grec « phainô », faire briller, et « phêmi », parler ; parler-briller ne sont qu’un seul : le dieu qui se fait voir me fait l’appeler
quand le poème dit : « il dit », le lecteur peut entendre : « ce qui se fait voir, fait voir », ou : « le jour – paraît » ; il dit = jour paraît
ce ne sont pas des substiutions apportées par la lecture ou le commentaire, ce sont des avatars : « il » devient « dieu » devient « jour »
« devenir » est une traduction française d’avatar à condition d’entendre dans le français « devenir » le latin « devenire », « venir en descendant » ; « avatar », c’est quand le dieu devient – devient quoi ? le dieu ne devient rien – il est un – il est – c’est nous qui devenons – qui avons à devenir ce que le dieu est quand il vient marcher avec nous ; « va voir » dit le poème de Serge Pey : c’est l’injonction de et à la poésie : elle a à devenir c’est-à-dire à avancer à marcher pour voir ce qui s’est fait voir
« la définition de l’aigle », ce titre veut dire sans doute que la définition du regard de la poésie doit être aussi nettre et précise que la définition du regard de l’aigle pour voir des choses aussi minimes c’est-à-dire immatérielles que l’événement d’un dieu sur terre non pas que la poésie voie les choses de haut mais elle fond sur elles comme l’aigle, elle devient, devenit – ou évient, evenit – dans l’événement
le poète c’est-à-dire l’inventeur de l’événement c’est le « il » à comprendre comme le « il » de « il pleut »
cela ne veut pas dire que le poète se prend pour le dieu ou dieu pour le poète, mais au moment où il paraît où il advient il n’y a de place que pour un C’est comme dans l’Iliade et l’Odyssée où, plusieurs fois, un dieu ou une déesse paraît pour un seul, par exemple Athéna se rendant visible pour Achille seulement, au chant premier de l’Iliade Mais la différence est qu’Achille est seul à voir la déesse à l’exclusion de tous les autres, les autres Achéens présents pourtant au même endroit que lui, tandis que le dire-voir du poète n’est pas exclusif :
rien n’est plus visible de tous que le jour qui paraît ou les arbres qui s’avancent ; mais ces actions (c’est-à-dire ces avatars, ces descentes de dieu) ne se passent pas dans l’espace mais dans le temps
elles se passent dans un temps où il n’y a pas de place pour deux Ce temps s’appelle « aiôn », qui veut dire : le temps, l’éternité, la vie, ma vie. Quand un guerrier meurt dans l’Iliade, le poème dit que son aiôn s’écoule ; c’est l’Iliade et c’est la guerre dans le premier poème de La Définition de l’aigle : « Un chien est mort sur la route / Son temps coule »
de toute façon, il y a toujours quelqu’un ou quelque chose qui meurt est fini est délivré de son aiôn, dans le poème, puisque la poésie n’a pas le temps, au sens où elle pourrait se donner le temps, le temps de compter
la poésie ne compte pas plus loin que un
c’est-à-dire qu’elle ne compte pas elle est plus bête que le fantassin qui compte un’deux elle est bête comme ses pieds elle ne va même pas jusqu’à deux
« basis », en grec, la marche, le pas, et le pied métrique, comporte « thesis » et « arsis », une descente et un levé : un pas
C’est le concept qui compte jusqu’à deux le concept c’est même le Deux c’est la scission primordiale, « Ur-teil », qui introduit dans le monde le deux

(plante – des pieds)
par exemple : Dieu – est l’éternel
« Dieu est l’éternel » : quand le concept a dit ça il a commencé à compter à partir de « Dieu » à compter sur dieu au lieu de l’appeler : dieu ; mais la poésie elle ne fait qu’appeler elle ne dispose que des noms propres dont la fonction est d’appeler (« il n’y a que des noms propres en poésie », dit Yves Bonnefoy)
qu’est-ce qu’un nom propre ? Serge Pey nous l’a dit à propos du nom de Rimbaud ou d’Octavio Paz : le nom propre est le nom qui dit ce qu’il fait ; il fait, il est action, dire qu’il n’y a que des noms propres en poésie c’est dire qu’il n’y a que des actions des verbes La poésie vient ou revient à l’origine du langage s’il est vrai que les verbes ont précédé les noms (c’est la position des Stoïciens) ; dire que les verbes ont commencé c’est dire qu’il y a d’abord de l’événement avant la substance : un dieu paraît ou il fait jour veut dire : il y a de l’apparaître (sans substance)
on peut prendre l’exemple du mot « sol » ou « solum » en latin ; « solum » c’est la plante des pieds, et le « sol », ce n’est pas : d’abord le sol, ensuite la plante des pieds, mais : il n’y a le sol que parce qu’il y a la marche que parce qu’un talon est planté dans le sol parce qu’un talon est planté institué le sol se met à marcher le sol s’étend chaque pas une plante née du sol
on peut prendre également l’exemple du « il » de « il dit »
« il » ce n’est pas le dieu (le jour)
ce n’est pas le poète
c’est de l’événement qui se fend
qui se divise : d’un côté ce qui se fait voir de l’autre ce qui fait voir D’un côté « phusis » de l’autre « logos » Le rythme c’est de l’événement du un qui se fend Il n’y a jamais qu’un en poésie Un événement De l’événement Du verbe Du point de vue du verbe le marcheur ne fait jamais qu’un seul pas il passe
on dit : le temps passe
cela veut dire : il fait un pas, il n’en fait jamais qu’un seul toujours le même comme Deleuze dit qu’il n’y a dans aiôn que l’Instant (c’est-à-dire le temps qui ne se met pas au pluriel), la poésie marche dans le temps, le temps avec lequel elle marche est aiôn, cela veut dire qu’elle ne fait jamais qu’un pas
La Définition de l’aigle est un poème de la marche avec le temps – de la sortie dans aiôn – comme aussi de Hölderlin « Der Gang aufs Land » (la sortie à la campagne), de Wordsworth « Le Vallon d’Emma » ou de Char « Le Bois de l’Epte », cela veut dire que La Définition de l’aigle ne fait qu’un pas, La Définition de l’aigle ne compte pas 181 poèmes, ou La Mère du cercle 152 poèmes, ouTout homme le lampeur 18

(tout homme)
par exemple : Tout homme le lampeur a comme sous-titre : poème (au singulier) pour les hommes de Carmaux mais le lecteur peut dire qu’il y a plusieurs poèmes et un seul homme au singulier (qui est tout homme) :

Tout homme laisse
sa lampe sous la terre
et retrouve un homme
qui allume sa lampe dans le jour

Tout homme déterre un homme dans un homme

combien d’hommes ? 2, 3, 4 et un seul ? Des hommes qui se donnent la main comme un seul homme : l’homme de Carmaux comme on dit l’homme de Tautavel ou de Neandertal – dans le poème c’est comme dans les temps préhistoriques l’homme est tout homme Chacun des poèmes de La Définition de l’aigle de La Mère du cercle ou de Tout homme le lampeur est tout poème, les poèmes y sont solidaires comme les pas dans la marche chacun se tire de l’autre dans la marche tout pas déterre un pas dans un pas tout pas apporte un changement devient autre chose que le précédent et pourtant ils ne sont qu’un il n’y a qu’un pas toujours le même aucun pas ne diffère d’aucun autre Un pas est un pas est un pas est un pas – la poésie ne sort pas de cette tautologie (une rose est une rose est une rose), c’est la différence entre la poésie (le nom propre) et le concept : la poésie ne fend pas le sujet, le nom propre Le concept, qui fait des phrases, fend le nom propre
exemple : l’esprit a à l’esprit ce nom propre : Dieu ; qu’est-ce qu’il peut faire de ce nom ? Rien, dit Hegel (Préface de La Phénoménologie de l’esprit), il ne fait rien il est oiseux il grouille aussi peu qu’une pièce de bois les noms propres sont des fainéants des bouddhas immobiles Dieu est Dieu, et après – après l’esprit intervient – il dit : j’ai le nom Dieu ou le nom Zeus ou le nom Jour (ce sont les mêmes noms), je suis un primitif, je dis : ô Dieu ô Jour je ne sais rien dire d’autre : Jour !
puis une phrase est faite : Jour brille ; Dieu est l’éternel
puis : Jour se pose comme le Brillant
puis : Jour est posé, par l’esprit, comme le brillant
enfin : l’esprit pose (dépose) Jour comme le brillant, l’esprit est le jour, est dieu
le concept c’est-à-dire l’esprit fait des phrases des propositions fend le nom propre : Jour – brille ; Dieu – est l’éternel ; sujet – prédicat C’est le concept qui fait le pluriel, et donc la métrique quand je tiens le concept jour je dis « trois jours » = trois fois le même = 1 + 1 + 1 La métrique est tentante elle rend maître des nombres et il suffit d’avoir le 2 pour avoir toute la suite le etc. de la suite des entiers
c’est cette déduction du 2 qu’expriment ces vers de Serge Pey dans un poème (« Contribution à la création d’un parti du rythme ») peut-être en hommage à Henri Meschonnic :

(…)
Toute beauté commence
quand
deux feuilles de papier
posées exactement
l’une à côté
de l’autre
se séparent au bout
d’un instant
(…)

mais la lecture retient en passant le « tout » (« toute beauté ») et le « se » (« se séparent » : la voix moyenne) – toute beauté tout poète tout homme tout pas c’est tout un – tout est le seul nombre du poète et ce poème-ci de Serge Pey sur le nombre se termine en parlant de l’unité et des nombres qui remontent au ciel Il n’y a pas deux feuilles pareilles (ce dont s’émerveillait Leibniz en regardant une à une les feuilles des ormeaux du parc) pas deux poèmes pareils deux dieux pareils deux pas pareils il n’y a que du divers qui ne se compte pas Tous les dieux ont divers noms chacun est son nom propre dieu est dieu jour est jour le poème n’a rien d’autre à dire dans le temps où ce qui se fait voir s’appelle de son nom – le nom propre délivre (au sens anglais et au sens français) le poème : « le paysage s’ouvre / quelqu’un délivre » (v. 4-5 de La Définition de l’aigle) C’est cette délivrance par quelqu’un quelconque mais un – qui est le rythme

(rythme, Mut)
on a vu l’exemple du mot « solum » on peut prendre l’exemple du mot « rythme » lui-même Rythme dit que ça coule (de « rhein » – « panta rhei » : sujet neutre pluriel, verbe au singulier comme le veut la sagesse de la grammaire grecque), si on comprend à la façon des grammairiens stoïciens on comprend que le rythme n’est pas « ce qui coule » mais l’origine de l’écoulement – ce qui produit l’action de s’écouler
de même le mot « temps » : le temps n’est pas ce qui s’étend comme veut peut-être le dire le mot latin mais ce qui produit l’étendue Le temps produit l’étendue mais le temps lui-même ignore l’étendue (l’espace) Le rythme produit l’écoulement mais le rythme lui-même ignore l’écoulement il est l’arrêt
il y a un frère de Serge Pey par le pied Un frère marcheur et danseur C’est Zarathoustra, qui nous dit que le rythme est arrêt, c’est dans le chapitre « De la vision et de l’énigme »
Zarathoustra marche péniblement et pour rien – sans rythme – il a l’esprit de pesanteur sur les épaules – et puis quelque chose se passe qui fait que Zarathoustra est délivré de sa pesanteur
ce quelque chose qui se passe pourrait se décrire par le vers de Serge Pey : « quelqu’un délivre »
ou par ces 4 vers de Serge Pey (La Définition de l’aigle, poème CI) :

Un nom passe
qui va nous dire
la ressemblance
de nous arrêter

un nom passe dans Zarathoustra, avant de passer il s’est préparé comme anagrammes comme le mélange des dés précède le coup de dés il s’est préparé comme mussitation mmmm
quelqu’un s’appelle « Mut » dans le poème de Nietzsche, « Mut » est le nom du dieu à cet instant-là qui descend, est le nom de l’avatar, est le nom du rythme qui fait que Zarathoustra devient, devient Zarathoustra et cesse d’être rien, devient le penseur de l’éternel retour du même c’est-à-dire du un Et ce comme quoi le dieu appelé à cet instant-là « Mut » survient, c’est comme arrêt (le nom « nous dit » de « nous arrêter » et de « ressembler » à ce qui devient à ce qui « passe » dit Serge Pey) ; Zarathoustra :

Je montais, montais, je rêvais, je pensais – mais tout m’oppressait. Je ressemblais à un malade qu’une male douleur mate et amoindrit [den eine schlimme Marter müde macht] et qu’à son tour un plus mauvais rêve encore tire du sommeil. Mais il y a quelque chose que j’appelle humeur [ Mut ; courage, entrain, vigueur, fureur] : toujours jusqu’ici cette chose m’a tué la mauvaise humeur [Unmut]. Cette humeur finit par m’enjoindre de m’arrêter (…)

la survenue de « Mut » c’est un avatar quelque chose vient et fait que celui qui appelle cette chose par son nom devient
un avatar tout pareil à celui de Zarathoustra apparaît dans La Définition de l’aigle, poèmes LXXIV et LXXV :

En aboyant en éclairant

si tard surgi
Arraché de l’Immense

Le Poème
Semblable aux étoiles et aux chiens
qui font leur métier de nuit

___

Mais au bout du sentier
la terre s’efface

La lune lourde
reste en équilibre
sur le buisson déplié

dans le poème LXXIV le nom « sentier » n’est pas là Dans le poème LXXV tout à coup il est là mais qui peut dire qu’un dieu n’est pas là puis qu’il est là Le dieu ou aiôn ou instant est là à tout instant, d’un instant à l’autre (et quoi de plus « lourd » comme la lune comme la pensée de l’éternel retour que ce qui devient et pèse sur nous Les lycéens, traduisant Serge Pey en espagnol, préféraient la lune ronde ou pleine mais elle est lourde dit le poème)
simplement il n’avait pas été nommé appelé, maintenant il est nommé, il est nommé par son nom propre ce n’est pas un nom inventé pas plus que « Mut » et pourtant c’est comme un nom nouveau ça fait la surprise d’un nom nouveau c’est impressionnant comme une naissance comme la naissance d’une étoile, dans le ciel du poème
comme pour « Mut » aussi on peut dire que ça se préparait que la constellation qui fait apparaître « sentier » que les étoiles entrant dans cette constellation étaient en train de se préparer et de virevolter dans le poème précédent, « immense », « semblable », « chien », « métier » secouent leurs lettres et font sortir « sentier » Ils lancent les dés et le voici
Le temps joue aux dés, dit un fragment d’Héraclite que Serge Pey lit et emploie Il joue à un jeu qui se joue avec des pions des piétons si ce sont des lettres c’est le jeu des anagrammes
dans ce fragment « temps » se dit « aiôn » (« Aiôn [l’éternité, la vie, ma vie] est un enfant qui joue à déplacer les pions »), d’aiôn sort le rythme aiôn fait que les substantifs s’entendent comme des verbes Dans le premier poème de La Définition de l’aigle il n’y a pas des arbres et du brouillard il y a l’action d’arbrer et de brouiller Les mots se font ça se passe là aussi par des anagrammes et à l’oreille « brouillard » a l’air de sortir d’ « arbres pillards » et « branches » Pourquoi les arbres sont-ils dits « pillards » demande l’esprit :
pour toutes les raisons qu’on veut (l’esprit comble la lacune L’esprit aboie le poème passe), l’arbre pillé spécialement le cerisier est un motif ou quelque chose que Serge Pey partage avec Bertolt Brecht mais ils sont pillards peut-être parce qu’ils sont pleins d’oiseaux babillards parce qu’on les voit mal (dans le brouillard), parce que ce sont des arbres qu’on entend qui brillent à l’oreille parce que les oiseaux qui les habitent braillent au petit jour ont l’air de manger le jour comme des voleurs de cerises Tout cela s’appelle « arbrer » Un arbre fait ce qu’il a à faire Tout dieu est un arbre qui s’avance
ça commence de toute façon toujours au petit jour en poésie puisque ça commence quand quelque chose se fait voir à quelqu’un qui le fait voir
le poète est dans le jour, même si c’est la nuit ou s’il y a du brouillard C’est ce venir au jour qui est la poésie et La Définition de l’aigle commence comme un poème de Hölderlin qui dit pour commencer : Viens dans l’ouvert, ami, même si ce qui brille est peu de chose aujourd’hui

(Augenblick, pas)
quelque chose naît et quelque chose tout de suite est fini c’est le propre du naître et de l’apparaître d’être tout de suite fini de n’avoir qu’un temps qu’une fois qu’un pas (arsis et thesis font basis)
aiôn coule – n’a qu’un temps
un poème d’aiôn ou d’instant se trouve dans La Définition de l’aigle c’est l’avant-dernier poème :

À peine une attente
que le chien
avait bu l’ombre
dans laquelle il se retournait

qu’il appelait Midi

ce que ce poème dit se passe aussi vite qu’un chien se retourne (nous tous avons observé un chien couché qui se retourne) ça se passe en un tournechien (ce chien qui appelle Midi comme Zarathoustra) en un clin d’œil en allemand « Augenblick » qui se traduit par « instant »
« Il dit » au commencement de La Définition de l’aigle se passe en un tournechien
(en français « dit » se fait prendre pour un présent ou pour un prétérit c’est un présent déjà fini déjà à rappeler, et la majuscule de « Il » c’est parce que c’est un dieu ou le début du vers)
« Il dit » c’est il dit une fois pour toutes comme un pas pour tous
faire un pas dans aiôn ou vers aiôn un pas vers la nature gradus ad naturam c’est plus prodigieux que deux pas sur la lune ou trois sur mars
dans aiôn de toute façon on ne fait jamais qu’un pas
mais ce seul est « tout pas » (comme « tout homme ») c’est le pas qui fonde Tout pas est une fondation un établissement Apollon vient et dépose à l’aoriste une nymphe qui s’appelle Cyrène sur le sol d’un territoire qui s’appellera Cyrène C’est dans Pindare,Pythiques, IX, partout dans Pindare des cités se fondent mais c’est chaque fois la même fondation toutes les cités ont la même origine (un dieu descend fonder) toutes les cités sont « toute cité » comme la fois où le poème naît est « toute fois »
tout poème fonde une civilisation a dit Serge Pey ce samedi-là de mars 2004, à Aiglun dans la grotte de Mistral, ou peut-être a-t-il dit tout pas fonde une civilisation
les poètes fondent ce qui reste dit Hölderlin
les poètes font comme le dieu (Apollon fondant Cyrène)
toute fois fonde un mythe un conte Il était un pas : c’est comme ça que s’ouvre le conte de la promenade le conte contre le compte On peut passer la promenade à compter ses pas comme on peut passer Esther à compter les pieds (sur les doigts dit Serge Pey) Le conte ne compte pas plus loin que 1 : Il était une fois C’est tout poème qui devrait commencer de cette façon : il était une fois
où l’imparfait français à contre-emploi vaut un aoriste : quelque chose s’étend (« était ») qui ne devrait pas s’étendre (ce n’est qu’une fois) n’a pas d’espace mais c’est sur cet espace ce fond que se passe le poème qui célèbre à chaque pas l’un

(marcher)
l’esprit qui lit recueille le sang du poème son aiôn son temps qui n’a qu’un temps
« ils sont autour de lui / comme des puits » dit le premier poème de La Définition de l’aigle
ce sont les deux derniers vers
« ils » est au pluriel maintenant
il faut toujours plusieurs lecteurs marcheurs pour recueillir le seul pas – le commémorer le marquer
lire le poème c’est mettre ses pas dans les pas de celui qui est passé revivre une fois encore et pour toujours ce qui a été vécu une fois dans aiôn et à jamais se comporter par rapport à un insubstituable
mettre ses pas dans les pas d’un autre
vivre la vie d’un autre
marcher de sa marche
refaire le chemin c’est la chose au monde la plus oiseuse pour Hegel c’est comme si le progrès revenait sur ses pas mais le poème n’est pas le progrès le pas en avant
c’est le pas qui descend qui devient
chaque pas est un avatar
il descend
de pas très haut (les quelques centimètres dont on a soulevé le pied du sol) ou du ciel et touche terre Tous les pas célèbrent cette seule descente
rien n’est sans fond (nihil est sine ratione dit Leibniz – nichts ist ohne Grund dit Heidegger)
pas de poésie sans fond sans sol
pas de poésie sans dieu sans événement avatar
(l’allemand a un verbe, « wandeln », pour exprimer le pas des dieux sur terre Wandeln : apparaître mener sa vie tourner ses pas aller et changer, un poème de Hölderlin commence « Götter wandelten einst bei Menschen », des dieux une fois descendaient marcher chez les hommes, Rolla commence de la même façon)
chaque pas est hôte d’un dieu
un dieu qui vient et n’arrête pas alors de se métamorphoser C’est le sens qu’a pris « avatar » en français : aventure incident métamorphose
la poésie marche sans compter un’deux parce que chacun de ses pas porte un nom propre comme chaque vache dans les troupeaux d’autrefois
nous habitons la maison de nos pas dit Serge Pey ce samedi
« avatar » est un mot sanscrit indien
quand le pied entend le mot « indien » il ne sait pas s’il doit se tourner vers l’est ou vers l’ouest
c’est comme avec le mot « chaman »
il indique la Sibérie ou les Andes
mais c’est toujours comme ça quand le dieu descend
il marque le pas qui quand je veux le suivre tend mes pas dans deux directions contraires Le poète se fend quand il se met en route