poésie d'action

Pierre Manuel

Physique des souffles

>   Physique pour aller autant vers une mise en forme des forces, avec ce qu’elles ont d’aléatoire, de tourbillonnant, de contradictoire, d’excessif que vers leur incarnation, dans ce corps singulier-celui du poète. Un(e) physique qui dévoile combien, comment ces forces ont mis à l’épreuve un corps, se sont emparées de lui, jusqu’à en dessiner les traits. Un corps, une tête, un visage qui ne font pas une surface expressive de signes mais un étagement, un dispositif, une géologie-généalogie de forces, torsions, plissements, ruptures, creux et feux :

Le corps vécu est encore peu de choses par rapport à une puissance plus profonde et presque invivable. L’unité du rythme, en effet, nous ne pouvons la chercher que là où le rythme lui-même plonge dans le chaos, dans la nuit, et où les différences de niveau sont perpétuellement brassées avec violence1.

>   G. Deleuze, dans son analyse de la peinture de Bacon[2. Ibid.], oppose l’hystérisation de l’œil du peintre, par excès de présence des choses, à la « schizophrénie galopante » de la musique et de l’oreille : « lignes de fuite qui traversent les corps mais trouvent leur consistance ailleurs ». Comment le poème participe t-il à la fois des présences en excès du monde et des points de fuite de la musique ? La bouche comme un œil : les mots pénètrent le corps, l’énervent, le meuvent, comme des impulsions électriques, des décharges à vif. La bouche comme une voix, des souffles, de l’air, des ondes : un chant. D’ici à là-bas. Du mort au vif.

>   Que veut dire la « chair des mots » s’il ne s’agit plus d’une métaphore? Que le mot englouti, dégluti porte avec lui l’air, le sang, les matières, les humeurs du corps ? Que le mot blesse, lacère, caresse ?  Qu’il en est le lait, le sang, la couleur ? Mais ce corps est aussi celui de la terre, de ses enfants morts, de ses passions meurtrières. Suaire d’ardentes noces.

>   Le corps-poète ne cesse de parcourir les points et zones de douleurs, repères du réel ; en chacun, un présent qui crie et un passé qui tente de se dérober à une seconde et définitive mort. La mémoire qui féconde blesse. L’acte qui blesse féconde.

>   Le concept de poésie « orale », voire « sonore », serait commode s’il ne s’agissait que de désigner une simple différence avec l’écriture et la lecture. Mais Serge Pey écrit ce que porte la voix ; et la voix oriente, invente l’écriture. Profération. Les rythmes, les répétitions, les images sont à l’entrecroisement des signes et des souffles. L’effectivité poétique va de l’un à l’autre, ne se donne à aucun. Une même matière, mais deux usages, deux espaces, deux expériences. Deux ou plus. Le livre est une scène, la scène est un livre, mais à chaque fois une origine plurielle. Est-ce un choix stratégique : avoir plusieurs cordes à son sac ? Plusieurs flèches à son arc ? Dont celle du silence, du secret, de la clandestinité. Le poème est aussi une arme pour fendre la cuirasse de l’histoire.

>   L’endurance de la poésie.

>   Comment dire la violence faite aux hommes comme violence faite au monde ? 1978 : Minute hurlée, un calendrier révolutionnaire où s’écrit jour après jour un cri d’amour, même au travers de la colère et de la mort : « les tombes n’existent pas dans la nuit-camarade ». 2004 : Visages de l’Échelle de la Chaise et du Feu « tout visage / qui rencontre son / nom / donne le baiser / qui voit la / bouche intérieure / du monde ». L’accolade de la nuit et du langage sauve. La nuit qui se glisse dans les mots ; les mots qui cherchent leur nuit.

>   L’homme qui marche : les rêves dessinent le territoire. Chaque lieu est un nom ; chaque nom est un lieu :

Il y avait un temps où les animaux ressemblaient aux hommes et agissaient comme eux, et où les hommes se changeaient en animaux. Ils se changeaient aussi en arbres, en pierres et en d’autres choses encore. (Mythe aborigène).

>   Marcher serait parcourir ces ressemblances et ces métamorphoses : élargir à l’infini la figure de l’homme, sa douleur, son espérance. L’aigle a ses définitions : celles que fait l’ombre du marcheur.

>   Dans le paysage, depuis toujours, le fleuve. Il emporte et sépare. Et « rejoint le ciel ». Parler à rebours, parler vers la source. Vers l’orage qui est source de la source.

>   Tribu : un espace instable, indéterminé, inactuel. Il appartient au lecteur de le parcourir pour l’inventer. N’existe que ce qui a été restitué. Un tribut. Au fur et à mesure des livres, semble s’indiquer la créance : une mère, un père, quelques visages et l’« hélice des morts ». La parole depuis cette ombre qui se creuse. Et le piétinement, aux portes du mystère.

L’historien, qui, seul, possède le don d’attiser dans le passé les étincelles de l’espoir, est celui qui est pénétré de cette maxime : les morts mêmes ne seront pas à l’abri de l’ennemi, s’il est vainqueur. Et cet ennemi n’a pas cessé de vaincre.

>   Ce que W. Benjamin disait de l’historien faudrait-il le dire avec encore plus de force pour le poète ? Cela suppose qu’au delà des mots, l’ennemi soit identifié et combattu, que le prix de la défaite soit une irrévocable souffrance, que les étincelles de l’espoir s’allument dans le brasier des vies, des amitiés et des amours. L’Échelle et le Feu.

>   Pourquoi la poésie ne peut-elle simplement se satisfaire de sa désacralisation ? Il semble qu’elle poursuit, par d’autres moyens, des rites anciens ; qu’elle prolonge, dans ses images, des lambeaux de mythe ; qu’elle ait gardé mémoire « des dieux déshabillésde la prière » jusqu’à leur faire don de l’avenir. Il ne s’agit pas de piété. Mais le nom cache l’innommé, comme les sept miroirs, le diable.

>   « L’horizon est toujours le vide d’un visage » : Edmond Jabes. Ne faudrait-il pas aussi dire qu’un visage apparaît depuis le vide d’un horizon ? Et  en ce vide résonne le cri d’un mort, d’un meurtre : « Un visage est / ouvert / par le zéro d’un / mort / qui troue le / monde / où nous voyons » : (Visages de l’Échelle, de la chaise et du Feu.) La marche, les bâtons, l’écriture sont des manières (les seules ? elles inventent aussi l’amour) d’aller à la rencontre de ce visage qui ne peut se voir. Cela  le poète le désigne commeconnaissance.

>   Que vaudrait une forme d’art qui mettrait la poésie dans la « rue », qui saurait jouer de son « contexte » d’expression, de sa mise en situation, et qui ne serait pas portée par cette connaissance ?Serge Pey lance sa parole bien au-delà de ceux qui l’entendent ; l’événement du chant ne s’adresse qu’indirectement à ceux qui y assistent. Le présent, même combattu, ne peut suffire, là où il y a abondance de nuit et de silence. D’autres que le poète accompagnent (voire, précèdent) la prophétie : le chien, l’oiseau, l’abeille, la salamandre complice… ; entre elles, hospitalières, les choses, à l’envers des mots, offrent leur résistance au vent de l’oubli : l’étoile, la maison, la table, la lampe, le couteau et le pain…La connaissance procède de ce qu’elle ne peut rejoindre et égaler. L’enfant en porte l’énigme. Et la blessure.

>   Je me souviens de celui qui devenait enfant-forgeron. Du métal de ses chants. Et de la brûlure de sa main amicale.

  • G. Deleuze, Francis Bacon. Logique de la sensation, Éditions de la Différence, 1981.