poésie d'action

Pierre Ouellet

Us, as, os – Cantique du pied Mantique de la syllabe

Pour Serge Pey,
Poète huichol, chamane occitan
Prophète de France et de Navarre, d’Oran à Tombouctou
Résident des airs, des mers, des terres
Immigrant reçu… d’ailleurs et de nulle part
Citoyen des langues, des livres, des faits et gestes
Frère de cri, frère de murmure
Ami du verbe, de l’adjectif… de la très belle onomatopée
Défenseur de la faune, de la flore : peyotl, coyote, herbe du diable, bête à bon dieu
Mon prochain proche… des lointains loin
Le plus dormant des éveillés, le plus rêveur des sommeillants
Soufi du soufre et du souffle
Polyglotte de l’être, polygraphe de la copule
Ascète de l’excès, boulimique des soifs et des faims
Anachorète du doute, stylite du pied dansant
Cénobite de cœur, hérétique de tête
Son esprit sent et ses sens pensent : choriste solitaire
Dans la foule silencieuse, soliste solidaire
Parmi les esseulés, je te dédie ces mots
Que ma voix dicte à ma main, mes doigts mettent
Dans ma bouche, ma vue passe à mon oreille, mon ouïe
À mon regard puis au vôtre et au tien

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Ossements sourds
Ossements muets

Parlez, déparlez

Écoutez-moi me taire

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Qu’attend-on de l’avenir ?
Que reste-t-il à deviner, à prédire, à prévenir…
Ou à prophétiser ?

Les wapitis ont déserté nos horizons, où n’apparaissent que des panaches de fumée noire, de bois brûlé.

Toutes nos pistes se sont brouillées : des nœuds coulants d’impasses, de sens uniques, de voies en friche.

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Je lis dans l’épaule de mon voisin, dans la nuque de ma voisine que toutes les lignes de nos mains d’hommes et de femmes se sont effacées : nos mains nous tournent le dos, nous montrent le poing, l’enfoncent entre nos côtes, deuxième cœur qu’on a sur le cœur, bientôt étouffé, coup fatal porté à vif à notre faible humanité.

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Je voudrais lire dans l’épaule de chaque vivant l’avenir que lui réserve son propre visage, qu’il porte tel un masque funéraire sur son dos voûté, mais je ne le peux pas : nos épaules se sont affaissées, nos omoplates se sont consumées, brûlées vives sous le poids de l’histoire, sous le faix du temps.

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Je dépose mon corps aux pieds des mourants : je me mets à leur chevet, à portée de voix, à portée de main, tel un verre d’eau ou un bol d’air avant l’ultime soupir, la toute dernière bouchée d’être… qu’ils avaleront de travers, os au milieu de la gorge, improbable chose à dire qui se loge entre deux souffles ou deux hoquets.

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Je ne vois l’avenir que dans le dos noirci de mes proches… qui fuient puis disparaissent à la vitesse où les cendres qu’ils laissent derrière s’envolent au vent, se dispersent dans l’air. Leur souvenir seul est mon scapulaire, le reliquaire où je lis puis relis, lisse et relisse les os mentaux de mon prochain, de mon lointain, de mes semblables et dissemblables dont l’histoire est ma légende désavouée, démentie, dégonflée : je n’ai pas d’autre histoire que celle où je réinvente ce qui m’arrive en le décryptant dans le dos des gens qui se détournent chaque jour un peu plus de ce que je suis.

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La forêt où je vis est une foule de dos brûlés parmi lesquels je vais les yeux fermés, lisant dans mes pensées le craquèlement des omoplates sous la pression du temps qui passe, sous le passage du temps qui presse, sous le rouleau compresseur de l’histoire humaine qui met le feu à tout ce qu’elle foule puis refoule…

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Le rituel est simple : vous marchez à l’heure de pointe parmi les gens qui entrent et sortent dans tous les sens puis vous suivez tel ou tel qui porte dans son dos le poids du monde le plus lourd sur les épaules les plus fragiles. Vous lui fixez les omoplates d’un regard si intense qu’il lui éclaire les os jusqu’à y mettre un feu secret où vous entendez des crépitements, devinez des fendillements… que vous traduisez dans vos propres mots : la mort est proche, l’amour est loin, je brûle ou refroidis, la colère gronde, la paix s’installe, la haine éclate, le bonheur éclôt… On ne sait plus trop, seul le sait d’instinct le dos qui bouge au devant de soi comme un horizon bouché qu’il faut percer de son regard le plus nu pour voir venir un tel inconnu…

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Je voudrais lire dans le visage des gens, directement, la vie dont ils rêvent dans le fond de leur tête, comme si je fixais le regard du wapiti dans la lunette de mon fusil, mais je ne le peux pas : le rêve a déserté les regards d’homme comme les rennes, les caribous, les wapitis désertent le monde humain pour les toundras et les taïgas d’un univers lointain, auquel on n’a pas accès, sinon par le moyen du rêve parti en fumée dans le dos brûlé des bêtes sans vie, que l’on dépèce puis équarrit.

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Je tiens dans ma main le scapulaire de ma voisine, de mon voisin, comme si je tenais sa propre parole : celle qu’il donne en se consumant devant moi — fuyant, disparaissant comme en fumée — qu’il reviendra un jour par l’autre bout du monde… qui s’élargit derrière mon dos. L’épaule brûlée du caribou révèle sous mes yeux nus son regard ressuscité des cendres… qui me fixe derrière la nuque. Ce face à face, ce dos à dos, ce dos à face, ce face à dos où vie et mort s’épousent si intimement comme moi et l’autre, l’homme et la bête, l’avenir et le souvenir, est la preuve incontestée de l’infinie réversibilité du temps : un sablier horizontal où chaque grain sera soufflé de gauche à droite et inversement selon le vent qui tourne dans le cœur des hommes, des animaux.

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Le bruit court dans la tête des hommes que la terre tourne dans le sens contraire des aiguilles du monde… où le ciel gronde, tonne, les dieux éclairent, la vie foudroie et le vent souffle avec l’histoire qui s’arrête là : dans ce bouleau écorché vif, écorcé net. Os blanc dans l’étang nu. Chicot chantant dans le vent sec. J’entends ce bruit dans l’épaule qui se démet d’une femme courant vers l’inconnu : le son sourd du caribou qu’on tue… tombé soudain dans de la mousse.

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Voici la côte qu’on m’a enlevée, plantée là devant moi, dans le dos que tu tournes au monde entier. Ton épaule brûle de se retourner sur le visage de qui un jour y a mis le feu. Puis la main droite dedans… Comme pour jurer devant Dieu qu’on ne l’y reprendra plus : la seule épaule où s’appuyer est son propre cœur gonflé de larmes comme un oreiller, où l’on s’endort pour la dernière fois parmi les flammes qu’on aura noyées.

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Tu couches dans le lit du feu : je vois les bêtes qui montent dans ton dos. Fumée noire sortie du rêve que tu fais chaque nuit d’un monde qui se consume en mots. Où tout apparaît pour vrai, plus réel qu’une guerre, plus solide qu’un os : la chair empanachée des grands rennes blancs qui courent en hennissant devant les flèches que tu leur lances comme des paroles en l’air, des baisers brûlants. Tu dors dans le foyer qu’allume ton sommeil de plomb pour éclairer chaque rêve où je me réchauffe parmi les bêtes qui brûlent en toi par les deux bouts… Elles reprennent vie dans la chaleur des cendres, dans la lumière des os.

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Nos paroles : des chiens de fumée. Ils fuient le feu qu’attisent en nous nos aboiements les plus secrets. Ce hoquètement osseux que l’âme émet, chienne chamane qui lance des flammes parmi les flammes comme mon corps jette une ombre entre les ombres où tu te perds parmi tes bêtes… épaule contre épaule avec leurs spectres qui courent les steppes à ta recherche : une âme qui chasse et les pourchasse, une longue extase dont elles seraient la dernière proie… ossements qui craquent entre les dents, mâchoires qui claquent au milieu des os.

Je parle comme ça : j’avale des fumées. Puis les recrache dans le feu que ça ravive… parmi les cendres où tout a brûlé.

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Que reste-t-il à deviner ?
Autour de qui, de quoi, peut-on encore et pour des siècles deviser ?

Une cendre douce comme une épaule crépite dans ma main droite comme un baiser jamais donné. L’allumette des lèvres posées sur le temps pour qu’il embrase le monde entier : qu’il fonde sur nous comme un troupeau de caribous… tombés du ciel où ils se sont éteints. Autant d’espoirs partis en fumées. Et de mémoires tombées en cendres. Un encens monte : ta voix, ton brame, ton souffle sur ce feu mort. Un baume sur une plaie. La nuit sur le plein jour.

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Ossements muets
Ossements sourds

Écoutez-moi me taire

Parlez, déparlez

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Ite cosa est
(la chose est dite)