poésie d'action

Raoul Sangla

Filmer Serge Pey

Cinématographier comporte deux temps successifs : la mise en scène (de l’événement choisi et de ses acteurs) et le filmer (cette mise en scène).

Je filmai Serge Pey, à trois reprises. Il est le metteur en scène de ses performances, reproduisant gestes et mouvements rituels dans l’aire de sa profération poétique figurée par un drap blanc piqué de tomates, victimes métaphoriques qui rougiront leur support immaculé. Le poète brandit, à deux mains, un bâton tatoué de mots qui deviennent paroles rythmées par le tintinnabulement jailli de ses éperons de grelots. Il marche, pas après pas, écrasant au passage chaque « pomme d’or » (elles sont, à l’occasion, éventrées à la main pour être déposées sur une feuille blanche où repose un poème).

Ainsi donc je filmai la mise en scène de Serge Pey, en trois lieux, selon le mode qui m’est propre : le plan unique. Le plan est l’unité d’écriture du cinéma et de durée variable. Il est appelé plan-séquence quand il comprend l’intégralité d’une scène filmée sans que la caméra ne cesse de tourner, du début à son terme, sans fracturer l’espace, le temps, l’action.

D’abord filmer la silhouette du poète, le voir en pied (sans dépeçage par « gros » plans) damer le sol à la lisière du drap et, son périmètre parcouru, s’engager dans le rectangle.

La caméra, plus tard, va frôler le bâton (on lit des mots, à la volée) puis découvre, à ses pieds, la grappe de grelots tremblants dominant les fruits, éclatant l’un après l’autre. Revient le visage vibrant de notre Chrysostome et l’objectif dessine autour de lui une géométrie bienveillante pour le sertir et servir à l’intelligence du poème.

Le cinéaste doit être plus qu’un huissier (il ne s’agit pas de seulement décrire mais d’écrire).

David Lynch l’affirme : « Le cinéma devrait suggérer des choses que les mots sont impuissants à dire ».

Les mots de Serge Pey, à coup sûr, font exception. Je n’ai le mérite que de l’avoir vérifié.