poésie d'action

Werner Lambersy

Paris. Marché Saint Sulpice.

Paris. Marché Saint Sulpice. Il fait beau. Shabbat, le repos. Fontaine et foule, dont la rumeur atteste d’une trêve où chacun va paisiblement vers ce qu’il fait. Partout autour, des poèmes sur des lits de papier. Dans l’air, le murmure sans les mots, les mots sans le poème. Marché de la Poésie 1986.

Bientôt il fera grand-beau, comme en montagnes, quand le ciel, par temps clair, se met à briller plus fort, à brûler de l’intérieur, à éclairer du dedans, incendié d’un feu de bleus sauvages que les ténèbres emporteront très haut dans les étoiles. Alors, l’âme inquiète plonge dans le regard de ce regard, se perd dans cet arrière pays des yeux qu’on ne regarde pas sans qu’il n’arrive quelque chose.

D’abord, dans l’homme qui s’apprête, je reconnais cela. Il m’est inconnu. Son bleu de travail tranche sur le vêtement des villes. L’homme est tranchant. Il est à l’arrêt devant rien. Sous les arbres, cependant. Mais seul. Il attend on ne sait quoi. Longtemps. Un travail se fait qu’il laisse faire. Longuement. On dirait quelqu’un qui écoute une menace marmonnée : lui seul l’entend. La comprendra-t-il ? Il se prépare. C’est minutieux : il met en place des forêts, des oiseaux, des choses dont il a besoin, qu’on ne trouve pas vraiment ici ; puis on le sent distrait.

C’est qu’en effet quelque chose le prend dont il n’est pas tout à fait surpris. Mais tout de même. Jamais cela ne doit venir d’où il guettait… Le rythme de cette chose se transmet. C’est une transmission, une transformation, une transe, une prise douce. L’homme se tasse et son silence devient dur. Petit, trapu et comme prêt à une bataille, il parle à ses anges et parlemente encore. On le sent bien : il prend un relais qu’il ne faudra pas lâcher, un témoin qu’il ne faudra pas perdre. Il tremble un peu tant il est clair qu’il refuse, qu’il accepte, et ne sait pas pourquoi ; qu’il voudrait pouvoir s’en défaire, mais que tout cela est lui et on ne se défait pas facilement de soi !

Puis, avant de brandir des bâtons où il lira sous les cieux des poèmes transparents, il semblera encore nous appeler à la rescousse, et commencera à frapper le sol, de plus en plus fort en en cadence. Il nous rassemblera autour de lui, autour de sa marche de forçat, autour du trou qu’il fait dans ce que disent les gens ; autour du puits où il tombe, tandis qu’il parle d’une voix comme remontée de l’ombre, passée par la sève des arbres, prenant appui sur l’air et répondant à l’eau lointaine des océans.

Sa colère nous lave, sa tendresse nous pétrit. La sainteté profane des choses apparaît simple et la profanation des jours acceptable par tous, puis il se tait. Tous repartent et se dispersent. Quelques uns vont vers la fontaine, certains vers des livres qu’ils ouvrent autrement.

Moi, je me trouvais parmi les choses sans nom. Je regardais. Lui, essayait de se reprendre, de se répondre encore une fois, de vivre sans ce qui venait de le vider, de marcher sans son fil, son balancier, ni le ciel sous ses pieds. Je regardais un homme nu comme s’il venait de naître. Je lui dis qu’on l’appelait Serge Pey, et qu’il était poète. Il m’embrassa.