poésie d'action

Yves Rouquette

Serge Pey

Serge comme l’Essénine de la Confession d’un voyou et du Pays d’ailleurs et Pey comme Pey de Garrios qui, au XVIe siècle écrivait en gascon ses poèmes « pour l’honneur du pays soutenir et sa dignité maintenir », Serge Pey et moi nous sommes de la même tribu – j’aimais ce nom qu’il avait donné à sa revue – de la même famille. C’est mon frère. Frère mineur, frère mendiant, frère prêcheur, frère d’armes et frère d’âme. Mon petit frère par l’âge, mon grand frère en poésie, à côté de qui et avec qui, de loin comme de près et surtout quand la nuit se fait noire et peureuse, je m’obstine à mettre un pied devant l’autre et puis un autre  et puis un autre encore, tandis que mon cœur se réchauffe à l’entendre ouvrir à tout venant les Écritures.

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Il y a presque autant d’impudeur à écrire à propos de ceux à qui vous lie une tendresse fraternelle qu’à propos de la femme aimée.

Ainsi ai-je toujours eu le plus grand mal pour saluer, comme il faudrait que je le fisse, la poésie de mon frère de sang, Joan Larzac, beau et vaste poète d’oc, théologal et insurgé, charnel, charpenté, tannique et évangélique, dénonciateur de toutes les abominations et bon coma de pan d’ostal, mon compagnon d’un demi-siècle de folles espérances et de rudes combats.

C’est le même embarras que j’éprouve face à la personne et à l’œuvre, et aux œuvres de Pey.

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Nous n’avons pas – sauf peut-être le Dieu dreiturier des bons hommes et la Vierge moricaude de la Daurade – le même père et la même mère, nous écrivons le plus souvent dans deux langues antagonistes, mais peu importe. À le voir dans le lit boueux de la journée racler le sol de ses deux mains comme font les chercheurs de beauté » disait Cadou, je frémis et j’ai bonheur, je l’admire et je l’aime.

J’ai dit frère mineur. J’aurais pu dire frère inférieur, tant il y a d’animalité en lui, tant son âme est charnelle : les cinq sens en éveil, les orteils préhensiles et l’instinct triomphant. Mineur aussi et surtout comme le poverello et comme ces hommes et ces gosses qui arrachent charbon, métaux et diamants du ventre de la terre.

Frère mendiant aussi. Il y a la table où le riche se goinfre et Lazare dehors. Pey est Lazare. Perpétuel affamé, sans rien à soi, les mains trouées, et qui ne met rien en réserve, et fait bombance de ses manques. Mais aussi bien le Lazare, frère de Marthe et de Marie, qui ayant traversé la mort, citoyen des deux empires « n’égarera plus aucun son, même le plus léger », comme l’Orphée de Rilke.

Frère prêcheur aussi. Non pas que je vois Serge Pey comme un de ces répugnants « chiens du Seigneur » à la traque des justes et pourvoyeurs de bûchers, mais parce que les torrents d’éloquence et le trop-plein d’images qui l’habitent ne se déchaînent que pour rendre meilleur qui le lit ou, mieux encore qui l’écoute et le regarde dire.

lo vèrs es bon e natural
e bon sera qual ben l’entend
e melhor es que jòi n’atend

C’est ce que Ventadorn disait de ses chansons. Et ce sont ses vers qui me viennent à l’esprit quand je pense aux liturgies paysannes et sacrées de Pey. Elles ne visent qu’à notre melhorament d’âmes en lutte.

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Je l’admire d’être soleil. C’est peu fréquent après trois quart de siècle de trobar clus, de paroles sybillines. Tandis que les spécialistes de l’obscur distingué tiennent le haut du pavé, Pey est là comme l’astre du jour, chaque jour, de l’aube à la nuit obscure, dans la transparence  de l’air présent, et dans le brouillard, dans l’orage, la pluie, la grêle et la neige, le tonnerre et les éclairs, et encore présent à faire briller la lune, et puis, quand on avance dans le noir à ne pas voir sa main devant ses yeux, l’indispensable soleil dont il faut le retour et qu’appellent à perdre haleine les coqs sur leur tas de fumier.

Pey, splendeur, chaleur, fidélité, luisant pour tout ce monde, illumine la banalité du vivant, toutes espèces mêlées. Il marie l’impossible à l’impensable avec la foi des carbonari et avec la désespérance tonique qu’ont eue les chefs de peuple et les chamans peaux rouges. Avec aussi ce fond de tristesse inséparable de la beauté toujours et partout.
Ce dévoreur-touilleur d’espaces ne supporte aucun enfermement sauf celui dans lequel, de rumination en rumination, l’âme se fait poreuse, la parole se noue, le chant jaillit en cris de déréliction, de colère, de jouissance et de louange tout ensemble.

Perpétuellement insatisfaite, l’âme. Il faut se garder une soif pour la poire, et non pas le contraire, et le cœur toujours prêt à tout dans un corps d’écorché vif. Toute porte qui s’ouvre donne sur une autre porte et celle-ci sur une autre, sans fin. Pey a l’air d’aller d’éblouissement en éblouissement, mais en réalité c’est l’intranquillité qui préside à tout. Aucune certitude, mais le questionnement toujours recommencé de nègre, d’horrible travailleur, de pierre moussue qui s’acharne à rouler, de vache haut encornée qui meugle à la lune que Dieu nous fasse un veau, que des nuages pleuve le Juste, que l’humanité s’humanise, que l’ici-bas s’emparadise.

Poésie métaphysique, poésie politique, mais physique d’abord. Il suffit d’assister à une prestation poétique de Pey pour en être convaincu, mais l’affaire est plus compliquée. C’est bien avant que Serge ne se donne en public agissant ses textes que l’essentiel se fait. « Fouille-toi les tripes ! » ordonnait Delteil et Pey, à sa table, va chercher ce qui est en lui le plus à l’écart de la raison raisonnante, dans ce qui hurle au crime, dans ce qui crie famine, dans ce qui au plus obscur de lui-même se souvient des temps paradisiaques d’avant la chute et ceux dans le chaud et l’humide du ventre maternel. La réminiscence est pour lui la clé du futur.

Adoration et révolte, insatisfaction et révolte, gloutonnerie pantagruélique et haltes gourmandes, ivresse venue des cinq sens déréglés et soif d’éternité, le poème de Pey se compose dans la totalité du corps : les pieds pompant les forces telluriques, les jambes en constant effort d’avancée vers autrui, le sexe roi toujours en attente de son au-delà, le ventre tout en gargouillis qu’il va falloir faire langage, le cœur et les poumons à l’étroit dans la cage des côtes, la bouche qui mâche l’air et, dans le même temps tout, le cerveau à l’ouvrage.

Il n’y a pas de chant du monde, géorgique ou épopée, qui ne soit celui d’un seul homme ordinaire et planétaire, habitant de l’ici-bas et de l’infini, terre à terre et en proie à la transe, impossible à désespérer. Ainsi est le Serge Pey que j’ai vu proférer ses imprécations et sa tendresse universelle. Derrière sa face de bélier, derrière ses paupières baissées puis ses yeux largement fendus qui ne regardent rien que les hallucinations en train de prendre corps hors de lui dans l’enchevêtrement des mots et le forgé des phrases, dans le tohu-bohu des psaumes des cinq continents, il y a de la résurrection dans l’air. Sa poésie c’est le jardin où Madeleine croit voir un jardinier dans le Seigneur dont elle a lavé les pieds de ses larmes et parfumé et séché de sa chevelure. C’est, je l’ai dit, la route d’Emmaüs. C’est cette plage au bord du lac où la nuit descend et où le fils du père fait griller des poissons pour les siècles des siècles.